Migrations | Sociétés

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Arraché à ses racines

Arraché à ses racines

Photo: Thái An - Unsplash

Les défis émotionnels de l’exil

Au-delà du choix ou de la condamnation à quitter son pays, l’exil représente pour moi une réalité douloureuse, où le souvenir de ce qui a été perdu est plus vif que l’espoir de ce qui pourrait être construit. Quand on porte en soi un pays qui n’existe plus, une solitude immense se fait ressentir, même au milieu de la foule. Le présent article analyse, à travers mon regard, les facteurs communs de l’exil, ses causes structurelles et l’expérience douloureuse du choix qu’il comporte.

Je ne pourrais expliquer les motifs de chacun et chacune de prendre le chemin de l’exil. Tout ce que je sais, c’est que tout exil représente une réalité commune : on a quitté sa terre, ses êtres chers, sa culture, sa langue … Toute personne exilée est contrainte de perdre ses racines et d’en planter de nouvelles dans un sol qui n’est pas le sien, hostile et étranger. L’exil n’est pas un phénomène naturel. Je reste convaincu qu’on prend le chemin de l’exil seulement quand la situation dans son pays est incertaine ou menaçante.

J’observe les visages des requérants d’asile que je croise dans les centres fédéraux et les foyers d’accueil des migrants en Suisse, et j’y fais une lecture intuitive de leur vécu au quotidien : l’angoisse. C’est, autrement dit, l’incertitude due aux situations individuelles variées et complexes, aux longues durées d’attente des auditions du Secrétariat d’État à la Migration (SEM), à la peur de l’expulsion en cas de décision négative… Ça fait mal au cœur.

Les causes structurelles de l’exil

L’exil n’est pas un résultat du hasard. Outre les facteurs liés aux catastrophes naturelles, il est une conséquence des facteurs profonds et systémiques qui poussent des populations à quitter leur pays. Les causes de l’exil sont ancrées dans l’organisation même des sociétés. Il s’agit principalement de :

  • Causes politiques : On citera, entre autres, la corruption, le détournement des ressources communes souvent par une petite poignée d’individus, l’absence de services publics (éducation, santé, infrastructures énergétiques), les conflits armés, les régimes autoritaires. Par conséquent, les citoyens perdent confiance en leurs dirigeants, se sentent en insécurité et quittent leur pays en quête de protection ou d’une vie meilleure.
  • Causes économiques : Celles-ci peuvent être considérées comme une conséquence directe des causes politiques (mauvaise gouvernance). Il s’agira surtout du taux élevé de chômage, notamment parmi les jeunes, de faibles revenus, d’inégalités sociales, d’infrastructures insuffisantes et d’une faible industrialisation.
  • Causes sociales: Celles-ci se manifestent explicitement par l’apparition d’inégalités sociales, la marginalisation, la discrimination à l’encontre de certains groupes sociaux, par exemple des minorités ethniques, religieuses ou LGBTI+. Le manque de protection ou encore la persécution de ces derniers est souvent à la source de départs du pays d’origine.

Une jeunesse prise en otage : mon témoignage

En juillet 2021, malgré des opportunités à l’international, j’ai décidé de rentrer dans mon pays, le Burundi, pour contribuer à son développement. Je venais d’acquérir des compétences significatives dans le domaine de la recherche et de la gestion de projets et d’organisations, auprès de l’Université Lumière de Bujumbura et de l’Université de Maastricht aux Pays-Bas. Mon plan était le suivant : renforcer les capacités des cadres du Ministère de la jeunesse sur l’élaboration de projets dans un premier temps ; et progressivement les accompagner dans la mobilisation de fonds et de partenaires pour le financement de projets pour les jeunes à travers le pays.

En moins de deux ans, les résultats étaient conséquents : nous avons pu mobiliser les fonds nécessaires à la création de plus de 10’000 emplois pour des jeunes à travers le financement de petites et moyennes entreprises. J’en étais très fier. Mais cette fierté n’a malheureusement pas tardé à se transformer en cauchemar ; certains des hauts responsables du Ministère ont décidé de sacrifier l’avenir prometteur d’une dizaine de milliers d’emplois pour leurs intérêts égoïstes. En d’autres termes, tous les fonds ont été détournés, ce qui a marqué le début de mes conflits avec les collaborateurs.

C’est dans cette situation de déception et de conflits avec les hommes forts du régime que j’ai commencé à sentir le risque même des représailles. Ainsi, j’ai décidé de me désengager progressivement du travail auprès des institutions gouvernementales. Mon cas n’est pas isolé. Il se retrouve dans plusieurs coins du monde et illustre parfaitement certaines des causes majeures de l’exil.

Mon message aux diverses parties prenantes

Je m’adresse aux décideurs politiques :

Sachez que chaque départ en l’exil est une preuve d’échec d’un système. Je vous exhorte à regarder les visages de ceux qui fuient : ils portent en eux la vérité de votre gouvernance. Il est temps de reconstruire la confiance, de garantir les droits fondamentaux de la personne humaine et de créer un avenir où personne n’est contraint de partir.

Je m’adresse à la Suisse et aux habitants suisses :

Merci de votre accueil. J’exprime ma profonde gratitude pour votre immense générosité. Je ne prends rien pour acquis ; vous investissez énormément pour financer les structures d’accueil des personnes migrantes, leur formation, leur santé, leur bien-être en général dont je suis moi-même bénéficiaire. Tout en restant reconnaissant de votre générosité, je vous prie de continuer à tendre la main, à partager un sourire aux exilés sous votre toit.

Salvator Ntakarutimana

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

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