Les jeunes personnes ukrainiennes face à un choix complexe
Depuis août 2025, les hommes ukrainiens âgés de 18 à 22 ans peuvent à nouveau quitter le pays légalement, droit dont ils avaient été privés à cause de la guerre. Quelques mois plus tard, cette décision a déjà des conséquences importantes pour l’Ukraine et l’Europe. Retour sur les raisons derrière ce changement, sur les effets de ce dernier et sur les diverses réactions des personnes directement concernées.
Lorsque la guerre en Ukraine a débuté en février 2022, les hommes âgés entre 18 et 60 ans ont perdu le droit de quitter le pays, à l’exception de cas rares. Bien que l’âge de la mobilisation ait été fixé à 25 ans, l’interdiction de sortie dès 18 ans visait à maintenir une réserve de mobilisation potentielle en vertu de la loi martiale. Cela a cependant changé le 28 août 2025, lorsqu’une nouvelle loi autorisant les hommes de moins de 23 ans à franchir la frontière est entrée en vigueur.
Conformément à cette loi, les personnes entre 18 et 22 ans ont le droit de quitter le pays sur présentation d’un passeport valide et d’un document d’enregistrement militaire. Les personnes concernées ne sont pas obligées de revenir en Ukraine mais doivent renouveler leurs papiers pendant leur « séjour » à l’étranger, encourant une amende en cas de manquement.
Les raisons derrière cette nouvelle loi
Le Ministre de l’Intérieur ukrainien, Ihor Climenko, a présenté la raison de l’adoption de cette loi ainsi : « le but est d’offrir aux jeunes Ukrainiens davantage d’opportunités pour l’éducation et l’emploi légal à l’étranger, afin qu’ils puissent ensuite utiliser l’expérience acquise pour le développement de l’Ukraine » (ma traduction). Le président Zelensky a ajouté qu’à travers cette décision, le gouvernement souhaitait augmenter le nombre de personnes terminant leur scolarité et leurs études en Ukraine.
Jusqu’à récemment, de nombreuses familles choisissaient d’envoyer leurs fils à l’étranger dès l’âge de 16 ou 17 ans, afin d’anticiper la perte de leur liberté de mouvement à leur majorité. Par conséquent, beaucoup de jeunes exilés terminaient leur scolarité ukrainienne en ligne. En relevant l’âge limite de sortie à 23 ans, l’État leur permet désormais de terminer l’école et même l’université en Ukraine avant de partir. D’après le président, « les enfants qui terminent l’école en Ukraine ont plus de chances de revenir s’ils partent. Ceux qui terminent l’université en ont encore plus » (ma traduction).
Beaucoup de jeunes hommes ont fait connaître leur frustration face aux restrictions qui leur étaient imposées avant cette nouvelle loi, un mécontentement se faisant de plus en plus visible sur les réseaux sociaux et que j’ai également ressenti dans mon entourage. On peut donc supposer que cette réforme a pu être influencée par la volonté du président de regagner en popularité.
Conséquences en Ukraine et en Europe
Les conséquences économiques de cette nouvelle loi en Ukraine ont fait débat, notamment autour des entreprises qui pourraient hésiter à investir dans les jeunes entre 18 et 22 ans, craignant un départ soudain de ces derniers. Si cela devait être le cas, un cercle vicieux pourrait se créer : faisant face à un marché du travail plus fermé qu’avant, les jeunes Ukrainiens seraient davantage poussés à partir et la méfiance des recruteurs en serait d’autant plus accrue.
De plus, beaucoup de femmes souhaitant accompagner leurs conjoints ou leurs enfants majeurs pourraient elles aussi quitter le pays, accentuant l’impact démographique de cette nouvelle loi. Depuis l’application de cette dernière, on a pu observer dans certains pays d’Europe, comme l’Allemagne, une forte hausse de demandes d’asile de la part de personnes ukrainiennes. En Suisse aussi, on a pu constater une augmentation rapide : selon le Secrétariat d’État aux migrations (SEM), à partir de septembre 2025, le nombre de demandes est passé de 3 à 185 par semaine, avant de légèrement diminuer à partir de la fin octobre.
L’Europe a su démontrer sa capacité à absorber cette nouvelle vague migratoire survenue entre août dernier et la fin de l’année 2025. Contrairement aux craintes initiales, le flux de jeunes hommes âgés de 18 à 22 ans n’a pas déstabilisé les structures d’accueil. Forts de l’expérience acquise depuis 2022, les pays européens ont maintenu des dispositifs fonctionnels : l’infrastructure, les processus d’enregistrement et l’accès au marché du travail sont restés opérationnels.
Cependant, cet accueil contraste avec l’évolution du climat social. Tout au long de l’année dernière, on a observé une progression des idées nationalistes et une certaine lassitude de l’opinion publique face à l’immigration. Si l’intégration logistique de ces jeunes a été maîtrisée, leur intégration sociale dans un contexte politique de plus en plus tendu reste un défi majeur pour les mois à venir.
Témoignages de jeunes Ukrainiens
Nous avons eu l’occasion de poser quelques questions directement aux personnes touchées par l’adoption de la loi, que ce soit celles qui ont quitté l’Ukraine ou, au contraire, celles qui ont décidé de rester.
Michel, âgé de 20 ans et originaire de Kharkiv, a suivi une formation de droit et a commencé à travailler dans le domaine en Ukraine. Tout cela s’est déroulé pendant les bombardements réguliers et l’instabilité générale, vite devenus « les compagnons » habituels dans sa vie quotidienne. La mise à jour des conditions pour se rendre à l’étranger a été pour lui un tournant décisif. Il avait déjà vu comment le CTM (Centre Territorial de Mobilisation) « attrape » les hommes directement dans la rue pour les envoyer au front et il a donc décidé de partir. Actuellement, il vit à Berne, où il a obtenu un permis S. Il aimerait poursuivre ses études et devenir juriste en Suisse.
Michel garde un bon contact avec ses amis en Ukraine, dont la plupart ont décidé de rester dans le pays. Il les comprend, mais selon lui, la situation reste très dangereuse. Pour ce qui est de son retour en Ukraine, il y pense, mais à condition que la guerre prenne fin et que la stabilité intérieure soit assurée : « J’aime l’Ukraine, mais je pourrai y retourner uniquement lorsqu’il y aura la possibilité de ne pas être en danger quotidiennement ».
Parmi les jeunes Ukrainiens qui ont décidé de rester se dessine un sentiment varié, mais généralement patriotique et prudent. La plupart poursuivent leurs études ou travaillent, parfois en combinant plusieurs activités. L’attachement à leur quotidien, à la proximité de la famille et des proches, ainsi qu’aux projets pour l’avenir du pays joue un rôle décisif : « Je pense qu’on a besoin de moi ici et je m’associe à l’État ukrainien et à sa reconstruction », nous confie l’un d’entre eux. D’autres envisagent le départ comme une solution temporaire, mais ne prévoient pas de quitter le pays sur le long terme.
Les risques encourus et les perspectives incertaines en Ukraine compliquent cependant les choses. Si la situation militaire devait s’aggraver, certains réticents se verraient contraints de considérer un départ à l’étranger, tandis que d’autres affirment vouloir rester coûte que coûte.
Perspective d’une infirmière travaillant avec des personnes migrantes
Pour mieux comprendre l’évolution de la situation en Suisse, nous avons recueilli le témoignage d’une infirmière de l’Unité de Soins aux Migrants (USMi) travaillant quotidiennement auprès des populations migrantes. Son constat illustre un changement profond de la dynamique migratoire : « La première vague au début de la guerre était surtout composée de familles… Ces derniers temps, nous avons surtout vu des jeunes hommes arrivant seuls, certains pour rejoindre leur famille déjà installée en Suisse. »
L’opinion publique concernant la migration ukrainienne aurait elle aussi évolué. D’après l’infirmière, des « différences de mentalité », des prestations inégales entre demandeurs d’asile ukrainiens et d’autres nationalités, ainsi que certains abus et absences à des rendez-vous médicaux, ont pu donner l’impression que « certains bénéficiaires n’ont pas fait d’effort d’intégration, se montrant parfois exigeants et peu reconnaissants ». Un sentiment d’injustice par rapport à d’autres personnes migrantes se serait ainsi développé chez certains, pouvant compliquer l’intégration des nouveaux arrivants ukrainiens.
L’accueil de ces derniers a également été compliqué par les pressions économiques que subissent les structures d’accueil : « On le ressent déjà à l’EVAM et à l’USMi, où nous recevons moins d’aide de l’État qu’avant. » Mais malgré les coupes budgétaires et les défis complexes liés à l’intégration des demandeurs d’asile, la motivation de soigner reste intacte. Pour l’infirmière, l’essentiel reste avant tout « d’apporter un peu d’humanité, d’écoute et de réconfort à des personnes qui ont connu des parcours difficiles… Cela donne un sens à mon travail ».
Timothée Velychko
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils
Illustration : Pakkin Leung – CC BY 4.0 – modifiée avec l’aide de l’IA



