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Exilés syriens entre l’espoir et la peur

Exilés syriens entre l’espoir et la peur

Rassemblement sur la Place des Nations à Genève. Photo: Mohammad Esmaeil

Une intégration compliquée par l’attente de traitement de dossiers et l’instabilité de la Syrie

Après l’arrêt de toutes les demandes d’asile syriennes en décembre 2024, puis leur reprise partielle en décembre dernier, beaucoup de Syriens exilés en Suisse vivent entre l’espoir et la peur. Certains dossiers ne sont toujours pas étudiés, ce qui rend l’intégration difficile et cause beaucoup d’anxiété. Les ONG, les spécialistes et les personnes réfugiées rappellent que cette situation n’est pas justifiée et qu’elle peut rendre les personnes concernées encore plus vulnérables, tout retour en Syrie restant dangereux.

Suite à la chute du régime de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, les autorités suisses ont décidé de suspendre l’ensemble des demandes d’asile syriennes, à l’instar de plusieurs pays européens ayant annoncé un gel similaire. Le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) a expliqué cette décision par l’incertitude de la situation politique en Syrie, avec la prise en main transitoire de Hayat Tahrir al-Sham et des factions qui lui sont alliées. Selon les autorités, il n’était donc pas possible d’évaluer de manière fiable les motifs d’asile ou les risques liés à un retour.

Près d’un an plus tard, le 1er décembre 2025, le SEM a annoncé qu’il reprendrait partiellement l’examen de certains dossiers de ressortissants syriens. Cette reprise concerne avant tout les personnes en danger, mais qui n’ont pas assez de motifs légaux pour obtenir l’asile. Elle touche aussi les personnes qui ont commis des crimes graves ou qui sont considérées comme une menace pour la sécurité en Suisse. Les autorités disent qu’elles suivent attentivement la situation en Syrie. Elles ajoutent qu’elles pourraient élargir cette reprise à d’autres groupes de Syriens plus tard.

Un sentiment d’injustice parmi les demandeurs d’asile

L’évaluation générale de la Syrie établie par le SEM indique que la situation en Syrie reste floue et instable, notamment en ce qui concerne le respect de l’État de droit, la protection des minorités et l’instauration d’une paix durable. C’est également ce qu’expriment plusieurs demandeurs d’asile syriens, qui soulignent cependant un manque de cohérence quant au traitement de leurs demandes.

Delbrin Abdel Karim, en procédure d’asile depuis deux ans, explique qu’il a vécu la situation comme un paradoxe. Selon lui, « la suspension de l’asile, puis sa reprise avec des critères qui ne correspondent pas à notre réalité, dépassent l’entendement ». Il raconte qu’au moment où il a appris la reprise des procédures, il a cru « entrevoir enfin une issue », avant d’être informé que son dossier ne faisait pas partie des cas réexaminés.

Souleiman Hassan se dit « abasourdi » par la décision de geler les procédures concernant les Syriens, alors que les autorités « connaissent parfaitement la gravité de la situation » dans le pays. Il espère que le SEM reviendra sur sa position et rouvrira les dossiers, jugeant que la reprise limitée annoncée « ne traite pas les demandeurs d’asile sur un pied d’égalité ». Nawras Ali, qui partage ce désarroi, appelle quant à lui les autorités à analyser tous les dossiers sans distinction, en tenant compte des particularités de chaque parcours.

Pour Jowan Al Kurdi, en procédure d’asile depuis août 2023, l’attente s’est transformée en frustration profonde. Alors qu’on lui a assuré une mise à jour de son dossier en novembre 2024, tout a soudainement été interrompu un mois plus tard. Il décrit cette décision comme « soudaine et incompréhensible ». Jowan lance un appel aux organisations humanitaires en Suisse à soutenir ceux qui, comme lui, vivent dans l’angoisse d’un avenir suspendu.

Je suis moi-même en attente d’une décision depuis deux ans. L’arrêt des octrois d’asile a été brutal et démoralisant. Aussi, la reprise, sous cette forme restreinte, me paraît injuste. J’ai pourtant contacté les autorités par l’intermédiaire du Service d’aide juridique aux exilé·e·s (SAJE), qui m’ont indiqué dans un premier temps qu’une évaluation était en cours. Pourtant, après l’annonce officielle de la reprise, on m’a expliqué par téléphone que mon dossier n’était pas inclus, ce qui m’a profondément abattu.

L’impact psychologique de l’attente prolongée

L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) a critiqué la décision du SEM, la jugeant préjudiciable pour les demandeurs d’asile syriens, et a demandé au minimum le maintien de leur protection provisoire. Elle a affirmé que la suspension des procédures d’asile n’était pas une solution, qu’elle créait une incertitude inutile pour les personnes concernées et qu’elle nuirait à leur intégration. L’organisation souligne aussi qu’il est impossible de prévoir quand la Syrie se sera stabilisée, ce processus pouvant prendre des mois, voire des années.

Delbrin Abdel Karim souligne l’impact psychologique important de cette décision pour les demandeurs d’asile, son quotidien étant marqué par l’incertitude et la frustration. Il confie que l’attente prolongée le prive de stabilité. Il souhaiterait simplement pouvoir travailler et mener une vie normale, sans la crainte continue d’être renvoyé.

La perspective d’un refus plane comme une menace constante pour Nawras Ali, qui explique qu’un retour forcé le placerait directement face au risque de détention, voire de mort, plusieurs groupes armés le recherchant activement. Quant à Jowan Al Kurdi, il rappelle qu’en tant que Kurde, il lui est impossible de retourner à Damas ou dans les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), forces dirigées par les Kurdes et dont il serait contraint de rejoindre les rangs.

Pour ma part, cette attente constitue une longue succession de mois perdus. Cela fait plus de deux ans que j’attends, c’est toute une période de ma vie qui s’est figée. Je ne sais pas quand je pourrai travailler, ni ce que les autorités décideront pour moi. Je vis dans un mélange constant de stress et d’incertitude, avec l’espoir que mon dossier soit enfin réexaminé, car, d’après moi, il faudra à la Syrie plusieurs décennies pour se relever.

Une situation politique et économique encore très fragile

Actuellement, la Syrie est dirigée par l’ancien chef d’Al-Qaïda, Ahmed al-Charaa. Les États-Unis et l’ONU ont récemment retiré son nom et celui de son ministre, Anas Khattab, de la liste des personnes liées au terrorisme. Après la chute de Bachar al-Assad, des affrontements violents ont eu lieu dans plusieurs villes entre les partisans de ce dernier et les forces du nouveau gouvernement, menant à plusieurs massacres de civils alaouites. De plus, des femmes et des filles ont été enlevées et ont subi de graves violences, avant d’être rançonnées ou mariées de force. En avril 2025, près de 30’000 membres de la communauté alaouite avaient fui vers le Liban.

En juillet de la même année, la région sud de la Syrie a été le théâtre d’un épisode de violence extrême. Plus de 2’000 membres de la communauté druze y ont perdu la vie. Parmi eux figuraient 789 civils tués de manière expéditive. Ces meurtres sont attribués à des unités relevant des ministères de la Défense et de l’Intérieur du gouvernement de transition dirigé par al-Charaa. Des exécutions extrajudiciaires menées par les forces gouvernementales ont également été dénoncées par Amnesty International, qui a mis en évidence des violations graves des droits humains.

Ces drames répétés ont aggravé le niveau de peur des minorités en Syrie depuis la prise de pouvoir d’al‑Charaa, dont l’organisation compte des milliers de combattants djihadistes. Les autorités syriennes ont annoncé un plan, soutenu par les États-Unis et la Jordanie, pour calmer la situation dans la province de Soueida, mais la situation reste instable et plus de 180’000 personnes ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

 « La situation en Syrie aujourd’hui est pire que jamais. […] Aucune autorité ne peut faire respecter la sécurité ou remettre de l’ordre. Je ne pense pas y retourner un jour. Je préfère mourir ici que revenir là-bas » déclare Nawras Ali, dont les propos rejoignent ceux de Jowan Al Kurdi qui dénonce « une guerre sectaire et un chaos » rendant tout retour impensable. Le chercheur Emanuel Schäublin, du Centre d’études de sécurité à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), explique dans un article publié par la RTS que « des régions restent gouvernées par des forces de sécurité pas forcément liées au nouveau gouvernement. Certaines zones sont gérées par les forces kurdes, tandis que d’autres restent sous le contrôle de forces liées à la Turquie. Et se pose aussi la question de savoir si le gouvernement contrôle vraiment ses propres forces de sécurité. »

Des tensions persistantes entre le gouvernement et les forces kurdes

À l’est de la Syrie, les Forces démocratiques syriennes (FDS) refusent toujours de rejoindre l’armée du gouvernement d’al-Charaa, et ce malgré le retrait du soutien des États-Unis. L’administration Trump a en effet changé sa stratégie en Syrie et a décidé de prioriser ses relations avec le gouvernement actuellement en place. Après plusieurs affrontements avec les forces gouvernementales, les FDS ont annoncé leur retrait de plusieurs quartiers d’Alep, un retrait qui s’inscrit dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu afin de permettre l’évacuation des combattants, des blessés et des civils. Ces récents affrontements ont compromis la mise en œuvre d’un accord antérieur visant à intégrer les institutions de l’administration autonome kurde dans les structures de l’État. Les autorités de l’État ont également repris le contrôle de plusieurs zones stratégiques du pays, notamment des champs pétroliers et la périphérie de Raqqa, ancien bastion kurde et de l’EI.

Malgré le cessez-le-feu, un climat de non-réconciliation persiste entre les deux parties, marqué par une absence totale de confiance en la sécurité et la paix. Cette tension a par exemple été soulignée par des accusations mutuelles quant au sort des prisonniers djihadistes. De plus, tout comme le gouvernement en place, les FDS ont elles-mêmes été impliquées dans des actes de violence extrême et des violations graves des droits humains, comme le souligne ce rapport d’Amnesty International.


Cette situation instable affecte fortement la vie des citoyens ainsi que les Syriens exilés. Pour Delbrin Abdel Karim : « La situation dans l’est de la Syrie est très compliquée. Les groupes qui contrôlent la région ne forment pas un vrai gouvernement. Il n’y a pas de stabilité ni de sécurité, surtout pour les jeunes. »

La Syrie face à l’ampleur de sa reconstruction

Malgré la levée progressive des sanctions européennes et américaines contre la Syrie, la reconstruction du pays reste un objectif lointain, les conditions politiques, économiques et sécuritaires ne permettant pas d’envisager une amélioration rapide de la situation, ni un retour sûr pour les personnes réfugiées à l’étranger.

Selon l’ONU, le coût de la guerre en Syrie sur les sept dernières années a atteint près de 400 milliards de dollars en termes d’infrastructures détruites, sans compter les pertes humaines. Elle souligne la crise économique profonde que traverse le pays : des prix qui augmentent, un pouvoir d’achat qui s’effondre, et des écoles, des hôpitaux et des réseaux électriques qui restent détruits. Cette crise fragilise donc davantage une situation déjà très volatile d’un point de vue politique et sécuritaire.

Ainsi, la décision du SEM de suspendre et de limiter le traitement des demandes d’asile des personnes syriennes soulève des questions importantes quant à la cohérence de la politique d’asile suisse. Si certaines demandes peuvent être refusées selon l’article 53 de la loi suisse sur l’asile (LAsi), les personnes exilées restent protégées par le principe de non-refoulement, qui empêche leur renvoi vers un pays encore en guerre et où les droits humains sont violés. Ce principe doit être respecté, et ce malgré certaines pressions politiques qui font obstacle à la dignité des personnes migrantes. L’exemple de la Syrie montre l’importance de traiter les demandes d’asile selon des critères légaux et humanitaires précis et cohérents, sans lesquels de lourdes conséquences se font sentir sur la santé psychologique des personnes concernées et sur leur intégration.

Mohammad Esmaeil

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

Membre de la Fédération internationale des journalistes et d’impressum

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