Comment la Chine étend sa répression au-delà de ses frontières
Les Ouïghours et les Tibétains qui vivent en exil continuent de subir la pression du régime chinois. Cet article explique qui sont ces peuples, pourquoi ils ont fui leur pays et comment la répression chinoise dépasse aujourd’hui les frontières, jusqu’en Suisse.
Depuis plusieurs années, la Chine renforce son contrôle sur certaines minorités. Les Ouïghours (ou Ouïgours) et les Tibétains sont parmi les plus touchés. Dans leur pays d’origine, ils subissent une forte surveillance, des restrictions de leurs droits et, pour beaucoup, des violences. Face à cette situation, de nombreux Ouïghours et Tibétains ont dû quitter leur région et reconstruire leur vie à l’étranger. Mais l’exil ne signifie pas toujours la liberté. Même en Europe ou en Suisse, certaines personnes continuent d’avoir peur. Elles se sentent observées, menacées, et craignent pour leurs proches restés en Chine. Cet article revient sur l’histoire de ces deux peuples, les raisons de leur exode et les formes actuelles de la répression chinoise, y compris hors de ses frontières.
Les Ouïghours : comprendre en bref
Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musulman qui vit depuis très longtemps en Asie centrale, principalement dans la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Ils sont environ 11 millions aujourd’hui. Cette région est grande et appartient à la Chine, mais les Ouïghours ont une culture différente de celle des Hans, le peuple majoritaire chinois. Ils sont plus proches des peuples du Kazakhstan. Le Xinjiang est devenu chinois en 1757, sous l’empire des Qing. Après la Seconde Guerre mondiale, les Ouïghours ont eu une courte période d’indépendance (1944–1949), mais la Chine a ensuite repris le contrôle.
Cette région occupe une position stratégique et abrite les ressources pétrolières et gazières les plus abondantes du pays. L’importance de cette région pour la réalisation des plans stratégiques chinois en matière d’énergie, dont l’initiative de la nouvelle route de la soie (« One Belt, One Road ») et celle liée à la technologie 5G, est capitale.
Au début des années 1950, le gouvernement Chinois a essayé d’intégrer les Ouïghours dans le système du pays. Il a créé la région autonome du Xinjiang pour les Ouïghours. Cela leur donnait, selon la Constitution, le droit d’avoir une certaine autonomie et de gérer leurs propres affaires locales. Il a par la suite interdit presque toutes les pratiques religieuses et culturelles, comme le fait de ne pas manger de porc manger le porc ; puis il a imposé la langue chinoise à la place de l’alphabet arabe. Après la mort de Mao Zedong en 1976, le système chinois s’est assoupli et la situation s’est améliorée. Cependant, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la Chine dit mener une « lutte contre le terrorisme » avec une politique qui sert aussi à contrôler et limiter la culture ouïghoure.
L’histoire des Tibétains
L’ histoire du Tibet est étroitement liée à celle de la Chine depuis des siècles. Situé dans une zone stratégique entre plusieurs grandes puissances, le Tibet a souvent été au centre de rivalités politiques et militaires. Pourtant, avant ces conflits, le Tibet a connu une période d’unité et de puissance. Sous le règne du roi Songsten Gampo, au 7e siècle, le pays formait un grand royaume organisé. Ce roi a épousé une princesse du Népal et une princesse de Chine, toutes deux bouddhistes. Leur influence a permis au bouddhisme de s’installer durablement dans la culture tibétaine, où il joue encore aujourd’hui un rôle essentiel.
Pendant plusieurs siècles, le Tibet s’est même montré capable d’expansion : en 763, ses forces occupaient la capitale chinoise de l’époque, Chang’an. Après cette période de tensions, la Chine et le Tibet ont signé plusieurs accords et fixé leurs frontières en 821. Les relations sont restées plutôt pacifiques jusqu’au 19ᵉ siècle, y compris sous la domination mongole de Kubilaï Khan en Chine. Pourtant, à la fin de ce même siècle, l’équilibre s’est retrouvé bouleversé. La Russie et la Grande-Bretagne ont cherché à contrôler le Tibet pour renforcer leur influence en Asie. Ce sont finalement les Anglais qui ont envahi le pays en 1904. Après leur départ quatre ans plus tard, la Chine a tenté de s’imposer à nouveau, mais elle a été repoussée par les Tibétains. En 1914, une conférence réunissant la Grande-Bretagne, la Chine et le Tibet a vu le territoire être divisé en deux zones : le « Tibet intérieur » que la Chine administre, et le « Tibet extérieur » dirigé par le Dalaï-lama.
Cependant, la Chine a refusé de signer l’accord, ce qui a créé une incertitude qui dure encore aujourd’hui sur la légitimité de ses revendications. En 1950, la Chine a envahi une nouvelle fois le Tibet. Malgré des négociations en 1954 qui promettaient le respect de l’identité tibétaine, la situation s’est rapidement dégradée. En 1959, une grande révolte a éclaté contre la présence chinoise. Elle a été violemment réprimée et le Dalaï-lama a dû fuir en Inde, accompagné de milliers de Tibétains. Depuis cette période, les tensions restent fortes. Les manifestations en faveur de l’indépendance sont interdites et les opposants politiques subissent de lourdes sanctions. De nombreuses ONG dénoncent les atteintes à la liberté religieuse et les pressions exercées contre les moines et les institutions bouddhistes. Beaucoup de Tibétains ont décidé de quitter leur pays et vivent aujourd’hui en exil, principalement en Inde.
La situation en Chine (RPC)
La Chine actuelle, officiellement nommée la République Populaire de Chine (RPC), est un pays dirigé par un seul parti : le Parti Communiste Chinois (PCC). Ce parti contrôle l’ensemble du pouvoir politique, économique et militaire. Ces dernières années, le gouvernement chinois a renforcé son autorité et son contrôle sur la population. Cette situation a eu des conséquences importantes sur les droits de l’homme, en particulier pour certaines minorités comme les Tibétains et les Ouïghours, comme l’a expliqué le Rapport du Conseil fédéral sur la situation des Tibétains et des Ouïghours en Suisse, publié le 12 février 2025. Les informations partagées dans les deux prochains chapitres ci-dessous proviennent de ce rapport.
La RPC fonctionne comme un État unipartite : seul le Parti communiste prend les décisions importantes. Il contrôle les tribunaux, le gouvernement, l’armée et le parlement. Il n’existe pas de séparation des pouvoirs, ce qui donne au PCC une autorité totale. Depuis quelques années, ce pouvoir s’est encore renforcé : le contrôle de la société, la surveillance et la répression sont devenus plus stricts. Cette tendance autoritaire a entraîné une détérioration des droits fondamentaux. Les libertés d’expression, de religion, de circulation et de réunion sont de plus en plus limitées. Les dissidents, les défenseurs des droits de l’homme et plusieurs minorités sont régulièrement intimidés, arrêtés ou surveillés.
Parmi les groupes les plus ciblés se trouvent les Tibétains. Pékin les considère comme une menace pour plusieurs raisons. D’abord, les Tibétains restent majoritaires au Tibet et veulent conserver leurs terres et leurs modes de vie traditionnels. Mais le gouvernement chinois souhaite exploiter les ressources naturelles de la région. Ensuite, les Tibétains ont une identité culturelle, religieuse et linguistique très forte, qui est différente de la majorité han. Cette différence s’oppose à l’idée d’une Chine totalement unifiée autour du Parti communiste. La diaspora tibétaine est aussi très active à l’étranger pour dénoncer la répression chinoise. Ceci inquiète Pékin. Enfin, certains Tibétains revendiquent une autonomie ou l’indépendance, ce que la Chine voit comme un danger pour l’unité nationale.
Pour ces raisons, la Chine impose une politique de contrôle très sévère au Tibet. Cela se traduit par la surveillance des monastères, la restriction de la liberté religieuse, le contrôle de l’éducation et de la culture. Aussi, le gouvernement garde le contrôle en limitant les contacts entre les Tibétains de Chine et ceux qui vivent en exil. Pékin cherche même à intervenir dans la succession du Dalaï-lama, une décision que la majorité des Tibétains refuse.
Les Ouïghours du Xinjiang connaissent une situation similaire, avec en plus des accusations d’extrémisme religieux utilisées par Pékin pour justifier une répression encore plus dure. Selon plusieurs rapports de l’ONU, la Chine a mis en place des camps d’internement. Dans ces camps, les détenus subiraient tortures, violences sexuelles, travail forcé et endoctrinement politique. La surveillance électronique est massive et la pratique de l’islam est très contrôlée. Beaucoup d’Ouïghours sont arrêtés ou condamnés à de longues peines de prison, parfois simplement pour avoir eu des contacts avec des personnes vivant à l’étranger.
Ainsi, la situation des Tibétains et des Ouïghours en RPC est marquée par la répression, la surveillance constante et des restrictions importantes de leurs droits fondamentaux.
L’exode des Tibétains et des Ouïghours et leurs communautés en exil
La répression subie par les Tibétains et les Ouïghours a entraîné plusieurs vagues d’exode au cours des dernières décennies. Pour les Tibétains, le premier grand départ a eu lieu en 1959, après un soulèvement contre la présence chinoise. Des dizaines de milliers de Tibétains ont fui le Tibet pour l’Inde, le Népal et le Bhoutan. Une deuxième vague de départs s’est produite entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. Celle-ci a eu lieu lors de l’ouverture partielle de la Chine après la mort de Mao et après les manifestations de 1989. Pendant cette période, certains Tibétains ont pu traverser la frontière plus facilement. En 2008, juste avant les Jeux olympiques de Pékin, des manifestations ont éclaté dans les régions tibétaines. La Chine a alors renforcé les contrôles, rendant les départs légaux presque impossibles. Malgré cela, quelques centaines de Tibétains sont encore parvenus à s’enfuir, souvent en passant par le Népal ou le sud-ouest de la Chine.
Au fil des années, les Tibétains ont formé une diaspora importante. L’Inde reste le centre principal, où se trouve le gouvernement tibétain en exil. Le Népal et le Bhoutan hébergent aussi des communautés tibétaines. Beaucoup de Tibétains ont ensuite quitté l’Asie pour l’Europe, l’Australie ou l’Amérique du Nord. La Suisse accueille l’une des plus anciennes communautés tibétaines d’Europe, avec environ 8’000 personnes. La France et la Belgique abritent également des milliers de Tibétains.
Les Ouïghours ont aussi connu plusieurs vagues d’exode. Le premier grand départ date de la Révolution culturelle (années 1960–1970), principalement vers la Turquie. En 2009, après de violents affrontements au Xinjiang, obtenir un passeport chinois est devenu presque impossible pour eux. Cela a poussé beaucoup d’Ouïghours à partir illégalement vers l’Asie centrale et la Turquie. En 2015, la Chine a temporairement rouvert l’accès aux passeports, permettant à de nombreux Ouïghours de quitter légalement le pays. Entre 2012 et 2016, environ 10’000 Ouïghours se sont installés en Turquie. Depuis 2017, avec l’apparition des camps de rééducation et l’intensification de la surveillance, les départs sont devenus extrêmement rares. Aujourd’hui, la diaspora ouïghoure est particulièrement importante en Turquie, mais aussi présente en Allemagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie et en Suisse, qui compte environ 120 Ouïghours.
La répression transnationale de la Chine et ses effets sur les Tibétains et les Ouïghours en Suisse
La question de la répression transnationale exercée par la Chine pose aujourd’hui un réel problème en Suisse. Le Service de renseignement de la Confédération l’a confirmé dans un rapport de situation en 2023: la menace d’espionnage chinois reste élevée. Cette menace vise notamment les communautés tibétaine et ouïghoure vivant en exil. Malgré cela, les autorités suisses réagissent encore trop peu. Selon l’organisation Voices, la Suisse a même réduit dans les dernières années son soutien à ces communautés, en raison de son rapprochement commercial avec la Chine. Voices avait pourtant déjà montré en 2018 que les Tibétains en Suisse étaient de plus en plus surveillés par la Chine. Ils avaient aussi souligné que leur liberté d’expression se réduisait et qu’ils n’osaient plus participer librement à la vie publique. L’organisation demande aujourd’hui que la Suisse protège clairement cette population d’origine tibétaine ou ouïghoure. Elle demande aussi que l’accord de libre-échange avec Pékin ne soit pas étendu tant que les droits humains n’y sont pas inscrits de manière explicite.
Un exemple marquant de cette situation est celui de Mignar Dolma, agressée à Bâle par un employé de l’ambassade de Chine. Ce cas n’est malheureusement pas isolé. Il montre comment la répression chinoise dépasse les frontières nationales et atteint les Tibétains et les Ouïghours installés en Suisse. Pour Pékin, la priorité est le maintien du pouvoir du Parti communiste chinois et la stabilité intérieure. Toute expression d’identité culturelle forte, toute critique politique ou toute revendication d’autodétermination venant des Tibétains ou des Ouïghours est perçue comme une menace.
La répression transnationale prend des formes diverses et parfois très inquiétantes. Certaines personnes reçoivent des appels venant de la Chine les menaçant ou leur demandant d’espionner leur propre communauté. D’autres voient des représentants de l’ambassade photographier des manifestants critiques envers la Chine, afin de les intimider et de limiter leur liberté d’expression. Ces comportements visent à créer un climat de peur et à empêcher toute critique publique de la politique chinoise. Beaucoup de Tibétains et d’Ouïghours vivent dans la crainte que leurs actions en Suisse mettent en danger leurs proches restés en Chine. Par précaution, ils évitent les manifestations, n’osent plus apparaître dans les médias et coupent parfois le contact avec leur famille en Chine. La liberté d’expression, pourtant garantie en Suisse, devient pour eux un risque.
Le témoignage de Gulbahar Haitiwaji, une Ouïghoure exilée en France, illustre parfaitement ces dangers. Elle a raconté, lors d’une visite organisée par Voices en Suisse, qu’elle avait été arrêtée en Chine parce qu’une photo de sa fille la montrait participant à une manifestation à Paris. Son histoire montre à quel point même des actes simples et parfaitement légaux dans un pays démocratique peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les familles restées en Chine. Cela révèle aussi jusqu’où peut aller la répression transnationale de la Chine et l’impact profond qu’elle a sur la vie quotidienne des Tibétains et des Ouïghours en exil.
Stratégies de résistance et d’adaptation
Face à ces contraintes, les deux diasporas ont développé des stratégies convergentes visant à renforcer leur influence. Elles s’appuient sur la diplomatie, le lobbying international, la participation aux instances des Nations Unies, la coopération avec des ONG de défense des droits humains et le recours aux médias internationaux. Des alliances entre Tibétains, Ouïghours et d’autres minorités confrontées à des formes similaires de répression permettent d’inscrire leurs revendications dans un cadre plus large de défense des droits fondamentaux et de lutte contre les politiques autoritaires. Ces coopérations contribuent à renforcer la visibilité collective et à mutualiser les ressources militantes.
Un défi central pour l’avenir de ces diasporas réside dans leur cohésion interne. Tant chez les Tibétains que chez les Ouïghours, des tensions existent entre générations, entre leaderships historiques et jeunes militants, ainsi qu’entre différentes orientations politiques, religieuses ou stratégiques. La capacité à concilier héritage historique, renouvellement des modes de mobilisation et adaptation aux enjeux contemporains constitue une condition essentielle pour préserver la crédibilité et l’efficacité de leurs mouvements respectifs.
Par exemple, la diaspora ouïghoure, dispersée entre la Turquie, l’Europe, les États-Unis et l’Asie centrale, fait face à de nombreux défis pour maintenir son unité et défendre la cause du Turkestan Oriental. La perte de leur leader charismatique, Isa Yusu Alptekin, en 1995, a fragilisé la communauté et déclenché un débat sur ce qui fait la légitimité d’un leader. Il avait l’expérience historique, l’autorité traditionnelle, le rayonnement dans la diaspora et la reconnaissance internationale. La concurrence entre ces prétendants reflète la diversité et parfois la division de la diaspora, qui doit naviguer entre les contraintes géopolitiques, les divisions internes et la nécessité de représenter un peuple dispersé et opprimé. Les stratégies de résistance et d’adaptation citées plus haut en deviennent d’autant plus importantes pour les Ouïghours qui, au vu de leur faible nombre et leur poids limité dans les pays stratégiques, doivent lutter afin de préserver leur identité culturelle et religieuse.
Perspectives futures et enjeux géopolitiques
L’avenir des diasporas tibétaine et ouïghoure dépend étroitement de l’évolution des rapports de force internationaux ainsi que de la capacité de ces communautés à maintenir une mobilisation politique, culturelle et médiatique durable. Bien que leurs trajectoires historiques et identitaires soient distinctes, les Tibétains et les Ouïghours partagent une condition commune en tant que minorités soumises à une politique de contrôle étatique renforcé de la part de la Chine.
Les enjeux géopolitiques liés aux causes tibétaine et ouïghoure demeurent complexes et difficiles à résoudre. Certains États, principalement en Europe, en Amérique du Nord et en Asie-Pacifique, ont exprimé des préoccupations concernant la situation des droits de l’homme dans ces régions. Le Tibet bénéficie historiquement d’un capital symbolique important, notamment à travers la figure du Dalaï-lama, tandis que la cause ouïghoure a gagné en visibilité plus récemment grâce aux révélations sur les camps d’internement. Toutefois, dans les deux cas, les soutiens internationaux restent largement limités par les intérêts économiques, commerciaux et stratégiques liés à la Chine. Par conséquent, les réactions se manifestent par des prises de position avant tout symboliques et par une réticence à adopter des mesures contraignantes.
L’évolution du monde peut être une chance ou un danger pour les causes tibétaine et ouïghoure. La rivalité entre grandes puissances permet parfois de dénoncer les politiques de la Chine, mais elle peut aussi être utilisée pour ses propres intérêts. L’avenir de ces diasporas dépendra donc de leur unité et de leur capacité à renforcer leurs alliances internationales. Elles doivent aussi utiliser les outils diplomatiques, juridiques et médiatiques avec prudence, tout cela dans un monde où les États ont souvent des intérêts opposés.
Mossi Bigirimana
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



