Entre privation de soins, manipulations politiques et implication de l’Union européenne
En janvier 2026, la Turquie a supprimé l’accès aux soins gratuits pour 2,3 millions de réfugiés syriens, tout en continuant de percevoir l’argent européen destiné à ces services. La situation en Syrie n’est quant à elle pas meilleure, beaucoup d’infrastructures ayant été détruites et les prestations restant inadéquates ou hors de portée. Entre une Turquie qui les exploite et une Syrie qui ne peut pas encore les accueillir, les réfugiés syriens se retrouvent abandonnés des deux côtés de la frontière.
L’Union européenne a versé plus de six milliards d’euros pour garantir, de 2020 à 2027, les soins des réfugiés syriens se trouvant en Turquie. Pourtant, en janvier 2026, un décret présidentiel turc a brutalement fermé les portes des soins gratuits à 2,3 millions d’entre eux. Derrière le discours humanitaire d’Ankara se cachait depuis le début une stratégie bien calculée : utiliser les personnes réfugiées comme levier de pression contre Bruxelles et comme réservoir de voix dans les urnes. Pour les personnes souhaitant fuir cette nouvelle précarité, le tableau est tout aussi sombre. Comme le souligne un rapport de Relief International, les hôpitaux sont détruits, les médecins ont fui et les médicaments sont financièrement inaccessibles.
La Turquie coupe l’aide médicale européenne aux réfugiés syriens
Depuis 2016, ce sont environ douze milliards d’euros qui ont été versés par l’Union européenne dans le cadre du programme FRIT, créé pour aider les réfugiés syriens en Turquie. Plus d’un milliard d’euros était destiné uniquement au secteur de la santé, à travers deux projets précis qui existent encore sur le papier :
- SIHHAT, finançant les soins de santé de base pour les personnes syriennes et l’ouverture de centres médicaux avec du personnel syrien
- SHIFA, finançant la construction d’hôpitaux et de cliniques mobiles dans les zones les plus peuplées
L’Union européenne n’a pas donné cet argent comme une aide sans conditions. Il s’agissait de contrats internationaux obligatoires entre la Turquie et l’Union européenne. Ces contrats durent jusqu’à fin 2027 et interdisent clairement d’utiliser cet argent dans un autre but que celui d’aider les réfugiés syriens sur le territoire turc.
Par le décret présidentiel de 2026, Ankara n’a pas seulement abandonné un engagement humanitaire, elle a violé un cadre juridique international signé, tout en continuant à recevoir l’argent européen destiné aux services qu’elle a supprimés. L’accès aux soins médicaux est maintenant soumis à des conditions : avoir une assurance sociale, une assurance privée, ou prouver une incapacité financière. La grande majorité des réfugiés n’a aucune de ces options, travaillant sans être déclarés et donc hors du cadre légal.
Les réfugiés syriens utilisés comme outil de chantage
Le régime d’Erdoğan a utilisé les réfugiés syriens comme moyen de pression dans ses relations avec l’Europe. En 2016, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie a été désigné par les gouvernements comme « une solution pratique » à la crise migratoire, alors qu’il s’agissait en réalité d’un échange direct fait aux dépens des réfugiés syriens. Bruxelles a payé six milliards d’euros à Ankara pour les garder hors d’Europe, ce qui équivalait à transformer la Turquie en une prison financée.
L’Union européenne a aussi accepté d’ouvrir de nouveaux chapitres dans les négociations d’adhésion de la Turquie, donnant à Ankara une grande récompense diplomatique, au moment même où la Turquie expulsait des personnes réfugiées de force et violait leurs droits. Bruxelles a aussi proposé de supprimer les visas pour les citoyens turcs avant l’automne 2016, un avantage négocié au détriment de la dignité des réfugiés syriens devenus monnaie d’échange. L’Europe a acheté sa tranquillité, Erdoğan a vendu ce qui ne lui appartenait pas et les Syriens ont payé le prix.
En octobre 2019, Ankara a menacé directement d’« ouvrir la porte » à des millions de personnes réfugiées vers l’Europe quand son opération militaire en Syrie n’a pas reçu l’approbation européenne. En février 2020, le gouvernement turc a mis cette menace partiellement à exécution en laissant plus de 15’000 personnes se diriger vers la frontière grecque. Ces personnes n’étaient pas traitées comme des êtres humains, mais comme un message politique servant les intérêts du régime d’Erdoğan.
Haine raciale et stratégies électorales
Depuis leur arrivée en 2011, les réfugiés syriens sont systématiquement dépeints de manière négative par les médias turcs, présentés comme une menace sociale, un fardeau économique ou des criminels potentiels. Cette désinformation médiatique a alimenté un climat de haine qui a légitimé la discrimination, les violences physiques et les expulsions, en l’absence de tout cadre légal réprimant sévèrement ces dérives.
En juillet 2016, Erdoğan a parlé publiquement de la possibilité de donner la nationalité turque à une partie des réfugiés syriens. L’opposition turque a rejeté cette idée, la considérant comme pur calcul électoral. Cette naturalisation aurait créé environ 1,7 million de nouveaux électeurs potentiels avant les élections de 2019, qui auraient probablement voté pour le Parti de la Justice et du Développement. Au lieu d’être un geste humanitaire, cela représentait une tentative de renforcer la base électorale.
Cette nationalité turque peut d’ailleurs être retirée facilement, sous prétexte de critiquer ouvertement Erdoğan ou de s’opposer à sa politique contre les réfugiés, comme c’est arrivé au journaliste et militant des droits humains Taha al-Ghazi. Ce dernier a été expulsé vers la Syrie de façon arbitraire avec sa femme et ses enfants, Human Rights Watch décrivant la situation comme un signe d’une campagne de répression contre les défenseurs des droits des personnes migrantes. Plusieurs cas similaires ont poussé les personnes syriennes à avoir peur du retrait de leur nationalité et à rester silencieuses face aux abus du régime.
D’après une étude de 2025, la « nationalité exceptionnelle » accordée par Erdoğan à environ 238’000 ressortissants syriens entre 2016 et 2024 n’a jamais été un droit légal solide, mais une carte électorale bien construite, dont les autorités ont volontairement gardé les critères flous. Beaucoup de personnes naturalisées ne se sentent pas en sécurité, considérant leur nationalité comme « temporaire » et leurs droits comme « pouvant être retirés à tout moment ». En octobre 2024, leurs craintes ont été confirmées : le parti d’opposition İYİ Parti a demandé au plus haut tribunal administratif du pays de retirer la nationalité de tous les Syriens naturalisés, montrant que la nationalité en Turquie n’est pas un contrat social, mais dépend du climat politique et de l’humeur du gouvernement.
Après une déclaration mensongère d’Erdoğan, selon laquelle il avait dépensé 40 milliards de dollars pour les réfugiés syriens en Turquie dans un contexte d’austérité économique, l’opinion publique turque a demandé l’expulsion des réfugiés syriens. Face à cette pression, Erdoğan a ensuite parlé de renvoyer 1,5 million de réfugiés syriens vers le nord de la Syrie avec le soutien du Qatar, ces personnes étant à nouveau utilisées comme des pions politiques.
L’expulsion forcée, un crime caché financé par l’Europe
En 2024, l’Union européenne a financé à hauteur de 213 millions d’euros 32 centres de rétention turcs, où des milliers de réfugiés syriens sont détenus dans des conditions inhumaines et contraints par la violence de signer des formulaires de « retour volontaire ». Les personnes expulsées vers la Syrie se retrouvent en zone de guerre, sans ressources. Bruxelles continue de financer ce système malgré ses propres rapports internes documentant ces violations, révélant ainsi sa complicité silencieuse dans l’une des plus graves crises humanitaires actuelles.
La Turquie a reçu des milliards pour protéger les réfugiés syriens. Pourtant, elle a supprimé leurs soins. Elle les expulse de force. Elle arrête ceux qui défendent leurs droits et attise la haine raciale. L’Europe regarde ailleurs. Ce n’est pas de la neutralité ; c’est un choix. Derrière ce choix, 2,3 millions de personnes ont perdu leurs soins gratuits du jour au lendemain. Des malades se retrouvent sans médicaments, des familles sont expulsées vers des zones de guerre, des défenseurs des droits humains sont emprisonnés. Tout cela est financé, documenté et ignoré.
Un seul geste peut changer cela. L’Union européenne doit conditionner chaque euro versé à Ankara à une garantie réelle et vérifiable, allant au-delà des promesses. Les réfugiés syriens ne demandent pas la charité, ils demandent que les engagements signés soient respectés. L’Europe a les moyens de l’exiger. Reste à savoir si elle en a la volonté.
Mohammad Esmaeil
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



