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Répression de la presse turque

Répression de la presse turque

Photo: Rahime Gül - Pexels

Le silence acheté et la traque au-delà des frontières

En Turquie, être journaliste peut coûter la liberté ou la vie. Depuis vingt ans, Erdoğan a construit une machine puissante pour faire taire les voix critiques : rachat des médias, fermeture de journaux, emprisonnement de reporters. Et pour celles et ceux qui ont fui le pays, le danger ne s’arrête pas à la frontière.

La Journée mondiale de la liberté de la presse a été l’occasion de constater la chute de la Turquie à la 163e place (sur 180 pays) dans le classement mondial de la liberté de la presse. Le régime d’Erdoğan tente de présenter sa manière de gouverner comme une « démocratie solide » : des élections honnêtes, des partis d’opposition et une presse libre. Mais cette image se heurte à la réalité d’un tel classement. Erdoğan figure également sur la liste des « prédateurs de la liberté de la presse » de Reporters sans frontières (RSF), et ce n’est pas la première fois.

Il ne s’agit pas ici d’un échec hasardeux, mais d’un système construit avec soin visant à supprimer la liberté d’opinion et à poursuivre les opposants, même au-delà des frontières. Qu’il soit turc ou étranger, tout journaliste critique peut être réprimé, une situation particulièrement dangereuse pour les journalistes réfugiés en Turquie, qui se retrouvent face à différents types de menaces.

Exploiter les crises pour construire une presse politisée

Dans les années 1990, les médias turcs rencontraient déjà d’importantes difficultés économiques, bien avant qu’Erdoğan n’apparaisse sur la scène politique. Des propriétaires de sociétés de construction et d’énergie sont entrés dans le monde de la presse, non pas par amour du métier, mais parce que leurs projets dépendaient de contrats gouvernementaux. Posséder des médias, c’est aussi posséder un moyen de s’assurer ces contrats en satisfaisant les exigences éditoriales des autorités en place, notamment l’armée. C’est ainsi que l’autocensure a commencé à ronger le journalisme turc, plusieurs années avant l’arrivée d’Erdoğan.

Puis la crise de 2001 est arrivée et a mis en faillite plusieurs grands médias, dont l’État s’est ensuite saisi. Un an plus tard, Erdoğan est arrivé au pouvoir. Il a hérité de ces actifs et les a revendus à des hommes d’affaires proches de lui. Les journaux qui ont tenté de rester indépendants ont fait face à de lourdes amendes fiscales, parfois jusqu’à la faillite, contraints de vendre leur média à des partisans d’Erdoğan.

Des enregistrements confidentiels révélés en 2013 ont montré que des membres du gouvernement appelaient directement des rédacteurs en chef, exactement comme le faisaient les généraux auparavant. Ceux qui refusaient de coopérer ont été emprisonnés sur la base d’accusations passe-partout, comme « insulte au président » ou « terrorisme ».

Ce démantèlement ne s’est pas passé d’un seul coup, mais de façon méthodique sur deux décennies. Ceux que l’on n’a pas pu acheter ont été poussés à la faillite ; ceux que l’on n’a pas pu ruiner ont été emprisonnés ; et ceux que l’on n’a pas pu emprisonner ont fui. Aujourd’hui, des sociétés proches du pouvoir contrôlent la plupart des médias turcs, et ce qui reste de presse libre vit sous le poids de poursuites judiciaires sans fin.

Une décennie de répression contre les journalistes

Dans les jours qui ont suivi la tentative de coup d’État en 2016, les autorités ont bloqué plus de 20 sites d’information, retiré les licences de 25 médias, annulé les cartes de presse de 34 journalistes et émis un mandat d’arrêt contre plusieurs journalistes à cause de leur couverture des événements. Amnesty International a qualifié ces mesures de « répression d’une ampleur exceptionnelle ».

Depuis, plus de 3’000 journalistes ont perdu leur emploi et 180 médias ont été fermés par décrets d’urgence. En dix ans, cinq journalistes ont été tués en Turquie, 131 ont été arrêtés, 77 ont été condamnés pour la seule accusation d’« insulte au président », et 515 ont comparu devant les tribunaux rien que dans la première moitié de 2024. L’un des cas les plus connus est celui de Can Dündar, qui a publié en 2015 un reportage prouvant que les services de renseignement turcs envoyaient des armes à des jihadistes syriens. Il a finalement écopé de 27 ans et demi de prison.

Des journalistes en exil exposés aux dangers

Ceux qui ont fui le pays ont continué à être poursuivis par la Turquie depuis l’étranger. Des mandats d’arrêt ont été émis contre 92 journalistes exilés. Les services de renseignement turcs traquent ces personnes en surveillant leurs communications numériques et en gelant leurs comptes bancaires. Des plans d’enlèvement physique ont également été envisagés.

De plus, Ankara a soumis 3’579 demandes de notices rouges au système international Interpol, afin de poursuivre des opposants et des journalistes hors de ses frontières. Le Parlement britannique a décrit cette pratique comme l’un des abus les plus graves d’Interpol. Une note secrète de la Direction générale de la sécurité turque, divulguée en juin 2025, demandait aux procureurs de dissimuler les motivations politiques derrière certaines demandes de notices rouges et de les remplacer par des accusations criminelles ordinaires, afin de faciliter leur validation par Interpol. Une notice rouge sur cinq émise entre 2018 et 2023 aurait des motivations politiques claires.

Le régime turc abuse également de la base de données des documents de voyage des personnes dissidentes, en classifiant leurs passeports comme « volés » ou « invalides », provoquant leur détention dès leur arrivée dans n’importe quel aéroport du monde et le début de procédures d’expulsion, sans aucun procès ni défense.

Le journalisme syrien en Turquie : répression et persécution

Les journalistes syriens n’ont pas échappé à ce système, y compris ceux qui avaient obtenu la nationalité turque. En 2024, l’activiste syrien Taha Al-Gazi, défenseur des droits des réfugiés syriens en Turquie, a été arrêté et expulsé vers la Syrie avec sa femme et ses enfants, après que leur nationalité turque leur a été retirée de façon arbitraire sous prétexte de « menace à la sécurité nationale ». Taha Al-Gazi exposait régulièrement les violations commises contre les réfugiés syriens en Turquie, démentant la propagande d’Erdoğan présentant la Turquie comme un pays d’accueil pour ces mêmes personnes. Le cas de Taha n’en est malheureusement qu’un parmi d’autres.

Je me souviens notamment d’un épisode de l’émission Tafasil, diffusée sur la chaîne Orient, opposée au régime syrien. Lors de cet épisode, le journaliste syrien Ahmed Al-Rihawi avait mis en difficulté son invité, un responsable turc nommé Oktaş, en l’interrogeant sur le nombre de réfugiés syriens tués par la gendarmerie à la frontière syro-turque. Peu de temps après, la justice turque a prononcé des condamnations à l’emprisonnement contre Ahmed Al-Rihawi et le directeur de la chaîne, Mohamed Farhat. Tous deux ont dû fuir le pays.

En Turquie, on voit déjà les résultats de cette politique de répression : la réduction de la diversité des opinions et l’augmentation de la désinformation affaiblissent les institutions démocratiques et augmentent les tensions sociales. Les citoyens turcs ne savent plus toujours distinguer le vrai du faux. Beaucoup ont peur de parler, et cette peur finit par se transmettre d’une génération à l’autre.

Mohammad Esmaeil

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

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