Un espace de résistance et de dialogue entre exil et identité
Comment les artistes en exil parviennent-ils à préserver leur identité et à faire entendre leur voix ? À Genève, un concert organisé par l’Initiative pour la Liberté Artistique (ILA) a apporté des éléments de réponse. À cette occasion, la musicienne Ana Carla Maza a démontré comment l’art pouvait devenir un espace de résistance, de mémoire et de dialogue interculturel.
Le dimanche 31 mai 2026, le Studio Gabriele Agostini à Genève a accueilli l’un des concerts mis en place par ILA, une organisation qui soutient les artistes confrontés à la censure, à la persécution ou à l’exil forcé. Cet événement s’inscrivait dans sa série de concerts « Héritage & Exil », qui met en lumière les liens entre l’art, la mémoire, la migration et la liberté d’expression.
Les nombreuses personnes présentes ont pu profiter d’une ambiance chaleureuse et conviviale tout au long de la soirée. À travers la musique, cette rencontre a exploré les thèmes de l’identité, de l’exil et du dialogue interculturel. Dans la dernière partie du spectacle, le public a même été invité à rejoindre Ana Carla Maza près de la scène pour danser avec elle dans une atmosphère festive.
Ana Carla Maza : une identité façonnée par l’exil et la diversité culturelle
L’histoire de la violoncelliste, chanteuse et compositrice Ana Carla Maza est étroitement liée à l’exil : sa famille chilienne a fui la dictature de Pinochet pour s’installer à Cuba. Cette expérience familiale a profondément influencé son identité artistique et sa vision du monde : « Je n’ai pas vécu cet exil personnellement, puisque je suis née à Cuba, mais j’ai grandi avec cette mémoire. Je crois que ces expériences marquent profondément les générations », nous confirme la musicienne. Pour elle, l’héritage et le voyage cohabitent constamment, créant un dialogue entre ses racines et les pays traversés.
Sa musique reflète cette richesse culturelle en associant le jazz, les rythmes afro-cubains, la musique classique et diverses influences latino-américaines. À travers ses compositions, elle aborde des thèmes tels que l’identité, la mémoire, la transmission du patrimoine culturel et le sentiment d’appartenance.
Pour Ana Carla, la musique est devenue une sorte de maison mobile : « Chaque pays m’a apporté quelque chose […] Mes voyages m’ont permis de découvrir d’autres sensibilités, d’autres manières d’écouter et de créer. Mais il y a aussi quelque chose qui reste toujours. »
Nous avons été particulièrement touchés par la chanson « Guanabacoa », interprétée lors de son concert, dont l’énergie et le mélange de rythmes latins et afro-cubains nous ont marqués. Nous avons également beaucoup apprécié sa manière de raconter une histoire avant chaque chanson, ce qui rend le concert encore plus vivant et émouvant.
Plus globalement, nous avons été saisis par la force émotionnelle de sa musique. Même lorsqu’elle chantait en espagnol, sa langue maternelle, sa voix et son interprétation ont transmis ces émotions avec une force intacte, si ce n’est plus grande. Ce concert nous a ainsi permis de découvrir une autre culture et de mieux comprendre le lien entre l’art et l’exil.
L’engagement d’ILA : soutenir les artistes en exil et favoriser le dialogue culturel
À l’issue de la représentation, nous avons eu l’occasion d’échanger avec Jonathan Leu, l’un des représentants d’ILA, afin d’en savoir plus sur les activités et les missions de l’organisation. Après environ cinq ans de présence en Europe, ILA a déjà accompagné plus de 600 artistes, principalement originaires d’Afghanistan, ainsi que leurs familles, en facilitant leur installation, surtout en Allemagne, en Espagne et en France.
En Suisse, où l’organisation est active depuis deux ans, l’impact direct reste encore modeste en raison de la complexité des structures locales. Jonathan pointe d’ailleurs une réalité administrative et financière particulièrement lourde : à ce jour, ILA n’a pas encore pu finaliser le processus migratoire d’un artiste en Suisse de A à Z. En cause ? Des barrières juridiques strictes, des frais d’avocats exorbitants et l’obligation légale de garantir les moyens de subsistance de l’artiste pendant un an.
Pour autant, l’organisation genevoise reste active sur le territoire helvétique. Elle y a déjà orchestré six concerts, des projections de films et des événements d’envergure, notamment à l’ONU. Ces rendez-vous, déployés entre Genève et Lausanne, deviennent des espaces essentiels où les communautés de personnes réfugiées peuvent se retrouver et aller à la rencontre du public local, curieux mais parfois timide et frileux au premier abord.
Au-delà des démarches administratives, le plus grand défi pour les artistes issus de la migration reste l’absence de réseau professionnel, comme le souligne Jonathan. Ils doivent souvent tisser de nouveaux liens, trouver un nouveau public et s’adapter à un environnement culturel différent. Pour sélectionner les artistes qu’elle soutient, ILA s’appuie sur le bouche-à-oreille et évalue chaque dossier selon trois critères précis : la réalité des risques de censure ou de persécution encourus, la qualité et la longévité de la pratique artistique, et le potentiel de développement d’un réseau international, crucial pour le succès des démarches.
Ce travail de l’ombre devient malheureusement de plus en plus important dans le paysage géopolitique actuel. Au vu des crises successives en Afghanistan, en Ukraine et en Iran, ou de la situation des dissidents russes, la demande d’aide explose. Jonathan constate un paradoxe inquiétant : alors que l’ingérence des gouvernements grandit, poussant les créateurs à la censure ou à l’autocensure, la volonté politique globale d’octroyer des visas diminue, rendant les procédures migratoires toujours plus complexes. Mais malgré cette hostilité administrative, le représentant d’ILA insiste : « Des solutions juridiques existent toujours. »
Pour Ana Carla, la solidarité internationale au sein de la communauté créative est essentielle : « Lorsque des artistes se soutiennent mutuellement, ils enrichissent non seulement leur propre travail mais aussi celui des autres. » Interrogée sur son rôle d’artiste libre face à la censure que d’autres subissent, elle continue : « Je ne prétends pas parler à la place des autres… Mais je pense que nous pouvons créer des espaces d’écoute, de sensibilité et d’empathie. La musique peut rappeler notre humanité commune. »
La force de l’art face à l’exil
Constituant un moment de partage et de mémoire autour de la migration, ce concert a démontré que l’art est un moyen essentiel de défendre la liberté et de promouvoir le dialogue entre les cultures. Grâce à son engagement, ILA joue un rôle fondamental en aidant les artistes en exil à reconstruire leur vie et leur confiance à travers la création artistique.
Selon Ana Carla, l’art ne peut ni ne doit nécessairement guérir la nostalgie, mais il permet de préserver un lien avec les lieux et les personnes que nous avons dû quitter : « La musique peut transformer la douleur de l’absence en quelque chose de beau et de partageable », explique-t-elle.
L’artiste encourage d’ailleurs tous les jeunes artistes confrontés à la migration et aux difficultés à ne jamais perdre leur voix intérieure : « Nos racines voyagent avec nous. Elles ne disparaissent pas. Elles se transforment. Et parfois, les expériences les plus difficiles deviennent une source de profondeur, de sensibilité et de création. »
Timothée Velychko et Maysoun Imbayyah
Membres de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



