L’enfance volée de la guerre syrienne
La guerre en Syrie a détruit des villes et des identités. Des enfants nés en prison ont grandi sous un autre nom, dans des institutions que leurs parents n’ont jamais pu trouver. Ce que les archives révèlent après la chute du régime de Bachar al-Assad, c’est que ce système était plus organisé et plus grave qu’on ne voulait l’admettre. Entre orphelinats, archives fragmentées et anciens services de renseignements – les moukhabarat – des familles syriennes poursuivent une quête longue, difficile et douloureuse.
Les arrestations des enfants ont commencé peu après le déclenchement de la guerre en 2011. Les soldats du régime ont arrêté des milliers de personnes, non seulement des opposants politiques, mais aussi leurs familles. Dans les prisons de Damas, des femmes ont même accouché en cellule. Quelques semaines après la naissance, les soldats ont pris les nouveau-nés à leurs mères et les ont envoyés dans des orphelinats, souvent avec un faux nom. Personne n’a expliqué aux mères où allaient leurs enfants.
D’autres enfants ont été arrêtés avec leur famille à des barrages militaires. Les garçons adolescents ont parfois été forcés à combattre. Les filles ont été placées dans des familles inconnues ou se sont retrouvées dans des réseaux de traite d’êtres humains. Des documents officiels récemment publiés ont révélé l’existence d’un réseau systématique impliquant des ministres, des gouverneurs, des membres des services de renseignements et des responsables officiels. Ces documents font état de 172 enfants transférés des prisons et des centres de détention vers des orphelinats entre 2018 et 2024. Les experts pensent que ce nombre ne représente qu’une petite partie du total réel, la période allant de 2011 à 2017 n’étant pas bien documentée.
Les orphelinats : violation des droits humains
Pendant la guerre, certains orphelinats ne fonctionnaient pas comme des lieux de protection, mais comme des lieux de dissimulation. L’organisation internationale SOS Villages d’enfants a reçu de nombreux enfants en Syrie. L’organisation a appliqué les instructions des autorités syriennes : les familles n’avaient pas le droit de contacter leurs enfants.
Certains enfants ont reçu des médicaments pour être calmés, dans des environnements où il n’y avait ni chaleur humaine ni sécurité affective, sans personne pour les consoler ou les aimer. Beaucoup d’entre eux sont entrés dans ces institutions avec de faux noms et ne savaient plus eux-mêmes qui ils étaient vraiment.
À Damas, trois orphelinats ont caché des enfants de mères détenues par le régime d’al-Assad. L’organisation SOS Villages d’Enfants a reçu des dizaines d’enfants à partir de 2014, sans en informer les familles, comme le montrent les dossiers dévoilés avec une liste de 139 enfants placés par les services secrets. À Dar al-Rahma, les enfants arrivaient sans manger, malades et très tristes. Une petite fille est morte peu après son arrivée. Certains orphelinats gardaient très mal leurs registres, si bien qu’il est aujourd’hui difficile de savoir ce que sont devenus les enfants placés dans ceux-ci.
Les recherches après la chute du régime
En décembre 2024, des journalistes et des proches ont pu lire les registres officiels de l’État pour la première fois. Environ 314 enfants enfants ont été identifiés dans ces derniers, mais seulement 160 d’entre eux ont pu retrouver leur famille. Le reste est encore introuvable, les parents faisant face à différents obstacles, comme les listes incomplètes des orphelinats, l’usage de faux noms, et le manque de coopération de la part de certains responsables. De plus, ces chiffres ne représentent qu’une petite partie des enfants disparus, la plupart d’entre eux n’ayant jamais été enregistrés.
Radwan Al-Shareef a accepté de témoigner auprès de Voix d’Exils : « En janvier 2013, ma famille a quitté notre maison à Arbin pour trouver un endroit plus sûr. Ils sont partis vers la ville d’Adra. Mais cette zone a été attaquée par les forces du régime. Depuis ce jour, je n’ai plus de nouvelles. » Ainsi, ses parents, ses frères, sa sœur et ses enfants, son oncle et sa tante avec leurs familles respectives, ont tous disparu en même temps, tandis qu’il est lui-même resté auprès de sa femme.
Cette situation est loin d’être un cas unique : Osama raconte comment six membres de sa famille proches ont été portés manquants alors qu’ils rentraient de Tartous en voiture en direction de Damas : « Une heure après leur départ, le contact a été perdu. Nous pensons que les enfants ont peut-être été transférés dans des orphelinats, mais nous n’avons trouvé aucun document officiel. Nous avons cherché partout. »
Radwan a quant à lui essayé d’obtenir des réponses auprès des autorités, en vain : « Le ministère de la Justice disait que ce n’était pas sa responsabilité. Le ministère des Affaires sociales aussi, ainsi que le ministère de l’Intérieur. Chacun renvoyait le dossier à l’autre. Même après la chute du régime, aucune information claire n’est arrivée. Mais nous gardons encore l’espoir. »
De plus, d’autres épreuves viennent entraver la recherche des enfants, comme le souligne Radwan : « Des personnes ont essayé de profiter de la douleur des familles en les faisant payer pour des informations. D’autres se sont présentées comme des avocats ou des militants, mais travaillaient en réalité pour le régime. Ces situations ont rendu la recherche encore plus compliquée et pénible. »
Le cas de la famille Al-Abassi
Une affaire qui a particulièrement attiré l’attention des médias est celle du Dr Rania Al-Abbasi et de ses enfants. Médecin syrienne, Rania a été arrêtée avec sa famille en 2013 par les forces du régime, pour avoir aidé des civils dans le besoin. Ses six enfants ont disparu avec elle.
C’est son frère Hassan qui a mis au jour le rôle des orphelinats dans ces disparitions. En reconnaissant sur une page Facebook la photo d’une jeune fille ressemblant à l’une des filles de Rania, Hassan a découvert que des enfants étaient cachés dans ces institutions sous de faux noms. ll a ensuite continué de chercher, mais a fait fasse à de nombreuses fausses pistes. Ahlam Yassine, la belle-sœur de Rania, déclare que « certaines personnes connaissent la vérité mais ont peur de parler, alors que les familles continuent de chercher en contactant les autorités et en utilisant les réseaux sociaux ».
Le 30 mai 2026, la Commission nationale des personnes disparues en Syrie a conclu, avec un haut degré de certitude, au décès des six enfants. Cette conclusion est fondée sur de multiples procédures de vérification menées avec les autorités compétentes. Le ministère de l’Intérieur syrien a déclaré que Amjad Youssef, l’un des auteurs du massacre de Tadamon de 2013, été impliqué dans l’affaire.
Hassan a déclaré avoir eu accès à une vidéo montrant les enfants et Youssef les accusant de « financer le terrorisme ». Ils aurait été tués le jour même de leur arrestation.
La situation des enfants aujourd’hui
Des millions d’enfants syriens ont grandi sans école, sans hôpitaux adaptés, et sans sécurité. Les infrastructures du pays ont été largement détruites et plus de 650’0000 enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition sévère, dont les effets sur leur santé et leur développement peuvent être permanents.
Beaucoup de critiques visent les autorités pour leur lenteur dans les enquêtes et dans l’interrogation des directeurs des orphelinats. Jusqu’à aujourd’hui, le destin de milliers d’enfants syriens disparus reste inconnu. Les seules nouvelles que reçoivent parfois les familles sont la découverte de fosses communes ici et là. Beaucoup pensent que leurs enfants ont été tués dans les prisons, ou que leurs organes ont été vendus. Ces pensées sont très difficiles à supporter.
Malgré tout, la recherche continue. Des journalistes, des militants, des bénévoles et des familles étudient les archives, visitent les orphelinats et interrogent d’anciens responsables. Le ministère des Affaires sociales a créé une commission spéciale pour suivre les dossiers des enfants disparus. Des ONG travaillent sur le terrain et les réseaux sociaux sont devenus un outil important pour le partage de photos et d’informations. Certains enfants ont pu rejoindre leur famille. Si chaque réunification est une victoire, ils sont encore des milliers à ne pas avoir été retrouvés, soulignant la nécessité d’une action urgente et transparente de la part des autorités. Comme Ahlam le rappelle : « Savoir ce qui est arrivé à nos enfants est un droit essentiel, pas une faveur ».
Mohammad Esmaeil
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils
Photo: Ahmed akacha – Pexels



