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L’anatomie d’un prénom

L’anatomie d’un prénom

Chaque histoire qui germe sous la terre pourrait atteindre le ciel… ou rester dans l’ombre des sols

Je m’appelle Filiz, ce qui signifie « germe » ou « pousse » dans ma langue natale. Pour moi, mon prénom est le résumé de ma posture dans cette vie. En tant que femme kurde, mon expérience m’a appris que résister c’est sortir de terre et verdir, même sous le rocher le plus dur. Outre la structure patriarcale et féodale de la société dans laquelle je suis née, le plus difficile a été de voir cette structure nourrie par l’État. Face à nous, femmes qui voulions nous instruire et rayonner, cette structure s’est dressée comme un mur infranchissable. En tant qu’enseignante, je n’avais qu’un seul but : être une lumière, aussi petite soit-elle ; briser les chaînes de la société et exister en tant que femme kurde. Cependant, j’ai compris que chaque Filiz qui brillait était perçue comme une menace. Quand l’ombre froide de l’État s’est abattue sur moi, il ne restait qu’une issue pour que ma lumière ne s’éteigne pas : quitter la terre où je suis née.

Parfois, en regardant les reflets dorés sur l’eau depuis un pédalo, je me remémore avec nostalgie ma jeunesse passée sur les rives du lac de Van (Van Gölü). Je regrette les rêves d’un monde libre que nous bâtissions avec mes amis et les livres que nous lisions ensemble. Dans ces moments-là, l’avertissement de Yaşar Kemal dans son roman İnce Memed résonne dans mon esprit :

« Les gens doivent se soulever contre tout… S’ils ne pensent pas à s’insurger contre la moindre injustice, contre l’oppression, l’humanité ne fera qu’empirer. » (ma traduction)

À l’époque, avec notre identité kurde, notre musique et notre joie, nous aspirions simplement à « exister ». Mais l’eau paisible de nos jeunes années n’a pas résisté à la tempête des pressions politiques et des menaces de mort. Sans pouvoir faire tenir dans ma valise mes milliers de livres, mes centaines d’élèves, mes rêves académiques ou même ma plume, qui se préparait pour un doctorat, j’ai pris la route pour survivre.

Ce voyage était le défi d’une femme seule face à l’obscurité et à l’incertitude. J’ai dû me battre non seulement contre les frontières, mais aussi contre la mentalité masculine dominante, harcelante, présente à chaque coin de rue. Bien que le fait d’avoir surmonté ces obstacles sans mourir me semble être un miracle, ce qui m’a maintenue debout, c’est ma passion pour le progrès politique et social.

Aujourd’hui, je vis dans le canton du Valais, au pied des Alpes, en Suisse. Le silence m’a d’abord apporté la paix ; j’ai réalisé seulement ici à quel point la nécessité de surveiller mes arrières à chaque arrêt de bus ou à chaque coin de rue m’avait pesé. Il semble que j’avais normalisé toutes ces peurs. Cependant, c’est ici qu’a mué le douloureux processus de l’exil, intrinsèquement lié au devoir de mémoire. Lors de chaque audition officielle, le fait d’avoir à livrer mes souvenirs les plus intimes dans un cadre de procédure administrative, face à des experts tenus à une distance professionnelle, a rouvert mes blessures psychologiques. Ce processus m’a tant épuisée. Malgré ma formation d’historienne, je sens désormais mon propre récit s’embrumer et m’échapper. Mon passé est devenu pièces de puzzle ; peu importe mes efforts, je ne parviens plus à les assembler pour reconstituer l’image complète. Se souvenir n’est plus un exercice académique, c’est devenu mon plus grand fardeau.

Les langues prennent dès lors des couleurs différentes dans mon esprit : le kurde est la langue de cette douleur profonde qui m’habite depuis l’enfance ; le turc est la langue de ce système froid qui m’exclut ; le français sera la langue de la difficulté mais aussi de la résistance. Aux portes auxquelles je frappe, la phrase que j’entends le plus souvent de la part des experts est la suivante : « N’attends pas de miracle, je n’ai pas de baguette magique ». Ces mots me mettent en colère, car je n’ai jamais rien obtenu dans ma vie avec la facilité d’une baguette magique. Et j’ai cessé de croire aux miracles depuis longtemps. J’ai tout gagné en grattant avec mes ongles, en fissurant les rochers les plus durs. Désormais, au milieu de ces impossibilités, j’ambitionne de mener un travail académique sur la violence faite aux femmes en Turquie. Je ne veux pas être seulement une survivante, mais une chercheuse qui analyse la structure de cette violence. Je sais que le chemin est escarpé.

Parfois, quand je suis fatiguée au milieu des immenses montagnes du Valais, quand les portes se ferment, je prends mon café et je me retire. En fond sonore, la voix dénonciatrice d’Ahmet Kaya, célèbre artiste kurde mort en exil, résonne :

 « Dans ces moments-là, je confie tous mes silences à cette chanson et les abandonne au vent. Puis, je puise à nouveau ma force dans mon prénom. » (Extrait de la chanson Comment saurez-vous pourquoi je me tais ? – Siz benim neden sustuğumu nereden bileceksiniz ?)

Aujourd’hui, en regardant ces montagnes géantes du Valais, je vois certes la topographie suisse, mais aussi le destin millénaire de mon peuple. Dans notre histoire, les montagnes ont été à la fois notre refuge le plus sûr et les obstacles les plus rudes à franchir. Maintenant, à l’ombre de ces sommets étrangers, je suis entourée par la grise incertitude de la procédure d’asile. Je ne sais quelle porte s’ouvrira demain, ni quel mur s’effondrera.

Pourtant, ma connaissance est aussi ancienne que ces rochers. En tant qu’enseignante, femme et Kurde, je sais que chaque Filiz, attendant dans l’obscurité, sous terre, émergera de ce long sommeil. Mon prénom est la parole d’une résistance silencieuse appartenant à ces terres. Peut-être suis-je une étrangère aujourd’hui ; peut-être ma voix résonne-t-elle dans ces hautes vallées pour me revenir ; mais mon cœur reste tourné vers le soleil et mes racines liées à la vérité. Car pour un germe, le soleil n’est pas seulement dans le ciel, il est au cœur même d’une passion pour la liberté que rien ne peut éteindre. Poussé par sa passion, le germe s’élève lentement.

Filiz Temel

Contributrice externe à Voix d’Exils

Photo: EnriquePexels

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