Des enfants arrachés à leurs familles sous couvert d’évacuation en raison de la guerre en Ukraine
Entre évacuations, transferts et pressions psychologiques, des enfants ukrainiens ont été éloignés de leurs familles dans des conditions qui semblent contredire à la fois les principes fondamentaux du droit international, la Convention relative aux droits de l’enfant et plus largement toute norme éthique. Éloignés de force de leur environnement familial, ils se retrouvent aujourd’hui au centre d’enjeux humains et juridiques, liés à leur protection et à leur retour.
J’ai souvent entendu dire que la migration était une décision volontaire, les personnes partant à la recherche de sécurité, de travail ou simplement de meilleures conditions de vie. Mais la réalité est souvent bien différente. Par exemple, lors de conflits armés, le déplacement de population n’est pas volontaire. Il s’agit d’une migration forcée – les personnes affectées quittent leur maison pour fuir la guerre ou d’autres formes de violences extrêmes. Les enfants sont particulièrement vulnérables dans ce genre de situation, dépendant totalement des actions des adultes.
Dans le contexte de la guerre en Ukraine, le sort des enfants est particulièrement préoccupant. Depuis le début de la grande invasion en 2022, les organisations internationales comme Human Rights Watch ou le Conseil de l’Europe ont alerté quant à la migration forcée d’enfants ukrainiens dans les territoires occupés par les forces russes. Selon les rapports du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) et d’EuroNews, les déplacements d’enfants depuis les régions occupées d’Ukraine ont pris un caractère systématique, relevant de crimes contre l’humanité.
Ces enfants ont été emmenés sous prétexte d’évacuation, de programmes de remise en forme ou d’hébergement temporaire. Par la suite, nombre d’entre eux se sont retrouvés sur les territoires russes, où ils ont été envoyés dans des camps, des internats ou des familles d’accueil. Les parents et les représentants légaux ont été induits en erreur concernant les conditions et la durée de séjour de leurs enfants. Ainsi, ils se sont retrouvés dans l’impossibilité d’agir. Dans la majorité des cas, il était impossible de maintenir un contact régulier. Le processus de retour des enfants a été rendu long et compliqué.
Aspect légal
Du point de vue du droit commun, ces pratiques inquiètent fortement la communauté internationale. De nombreuses organisations et institutions, comme le HCDH ou Amnesty International, s’alarment au sujet du respect des droits fondamentaux des enfants dans le contexte d’une guerre. Sur le plan juridique, le droit international humanitaire et la Convention relative aux droits de l’enfant garantissent théoriquement une protection spécifique aux mineurs. Ces normes prévoient notamment que les enfants ne doivent pas être séparés de leurs parents contre leur gré (article 9) et qu’ils doivent être protégés contre tout déplacement illégal (article 11). Dans ce cadre, le transfert d’enfants hors de leur environnement habituel sans l’accord libre et clair de leurs parents ou de leurs représentants légaux constitue une violation potentiellement grave du droit international.
Dans le contexte de ces enlèvements, des institutions internationales, dont la Cour pénale internationale, ont ouvert des enquêtes portant notamment sur des faits de déportation illégale de mineurs.
Témoignage personnel
Je viens de Kherson, une ville du sud de l’Ukraine, proche de la ligne de front, qui a été l’une des premières à subir de fortes pressions au début de l’invasion. J’y vivais au moment de l’occupation durant l’année 2022 (mars-novembre) et ce que je décris ici correspond à des situations auxquelles j’ai été directement confrontée.
Pendant cette période, on proposait aux enfants de partir dans des « camps de vacances » en Crimée. Pour beaucoup de familles, cela représentait une occasion d’éloigner leurs enfants temporairement de la guerre, comme pour l’une de mes voisines, alors âgée de 11 ans. À la fin du camp, les enfants ont été informés que leurs parents ne viendraient pas les chercher, qu’ils avaient été « abandonnés » et qu’ils resteraient sur place. En réalité, les parents attendaient leurs enfants chez eux, comme cela était initialement prévu.
Cependant, le seul moyen de les récupérer était de venir les chercher en personne, ce qui était extrêmement difficile, voire impossible, car les habitants de la ville ne pouvaient pas quitter le territoire occupé. La mère de ma voisine a néanmoins tenté de venir la chercher, avec l’aide d’un chauffeur, malgré les routes bloquées et le danger permanent. Lors d’une de ces tentatives, leur voiture est entrée en collision avec un char d’assaut russe : le chauffeur a été tué sur le coup et elle a dû faire demi-tour pour rentrer chez elle. Malgré les restrictions toujours en place, elle a réussi à trouver discrètement des itinéraires alternatifs pour quitter la ville, alors que les sorties restaient interdites. Après un trajet difficile, elle est parvenue à rejoindre l’endroit où se trouvait sa fille.
Sur place, on a d’abord refusé de lui rendre l’enfant. On lui a répondu qu’il n’y avait plus de raison de retourner en Ukraine, qu’il valait mieux rester en Russie. Ce n’est qu’après de nouvelles démarches et un certain temps d’attente qu’elle a pu la récupérer. Elles ont finalement réussi à rentrer à la maison, en Ukraine.
De façon plus générale, dans la ville, de nombreuses familles ont été exposées à diverses formes de pression. Certaines ont quitté le territoire occupé pour se rendre en Russie suite à des intimidations et des promesses trompeuses, comme celle d’avoir un appartement dans une région russe. Dans plusieurs cas, dont des amis de ma famille, ces logements ont ensuite été retirés et les familles ont été placées dans des conditions précaires, notamment dans des dortoirs ou des logements collectifs dégradés. De plus, les enfants ukrainiens placés dans de nouveaux établissements scolaires en Russie ont été confrontés à de la stigmatisation et du harcèlement.
Étant donné la pression constante exercée sur la population ukrainienne, certains habitants avaient pleinement conscience des risques de déportation des enfants vers la Russie. Ces craintes reposaient sur des pratiques déjà observées et suspectées, ce qui a conduit de nombreuses personnes à prendre des mesures pour protéger les plus vulnérables. Des enfants, notamment des orphelins et des nourrissons, ont été cachés afin d’éviter qu’ils ne soient déportés vers les territoires temporairement occupés et vers la Russie, comme l’a rapporté The Associated Press en décembre 2022.
Propagande et justifications
Dans les médias russes et les discours officiels, le déplacement d’enfants est présenté comme une aide humanitaire, sans mentionner que ces situations ont été provoquées par le conflit et les actions militaires.
Cette différence entre la réalité et les discours se manifeste également dans certaines prises de parole publiques. Selon un article de TCH, les Russes ont dû rémunérer des figurants pour assurer leur présence lors d’un événement médiatisé de propagande soutenant la guerre en Ukraine. Une jeune fille originaire de Marioupol – une ville de l’est de l’Ukraine, fortement détruite et occupée par les forces russes depuis 2022 – a été incitée à remercier les occupants russes pour son « sauvetage ». Cependant, en plein discours, elle s’est interrompue, disant avoir oublié ses mots. Cet épisode met en évidence un contrôle strict de la parole et illustre les mécanismes de pression qui accompagnent ce type de communication.
De même, des pratiques plus systématiques apparaissent. Selon EuroNews, en Russie, un catalogue en ligne d’enfants ukrainiens destinés à l’adoption a été créé. Les enfants y sont présentés comme des objets avec des options, indiquant leur âge ou encore certaines caractéristiques physiques et personnelles. Ces mécanismes illustrent comment le discours humanitaire du « sauvetage » peut aller de pair avec des pratiques qui remettent sérieusement en question les droits des enfants et portent atteinte à leur identité.
Conséquences pour les enfants
Ces déplacements ont des conséquences particulièrement lourdes pour les enfants concernés. La séparation prolongée d’avec leur famille fragilise profondément leur équilibre psychologique et leur sentiment de sécurité.
Selon une étude de Yale School of Public Health’s Humanitarian Research Lab, dans de nombreux cas, les enfants se retrouvent dans un nouvel environnement linguistique, éducatif et culturel, où ils sont forcés d’adopter de nouvelles habitudes. Des responsables russes ont déclaré que les enfants peuvent être placés dans des familles d’accueil ou des institutions, se voir attribuer la nationalité russe et intégrer un nouveau système scolaire, les éloignant progressivement de leur milieu d’origine, bien que cela constitue une violation du droit international.
Plusieurs témoignages recueillis par le Organized Crime and Corruption Reporting Project et The Associated Press font également état de pressions psychologiques, notamment par la diffusion de discours remettant en cause leurs liens avec leur famille ou la possibilité d’un retour. Par ailleurs, les procédures de retour sont particulièrement complexes. Les parents rencontrent de grandes difficultés pour trouver leurs enfants et pour effectuer les démarches nécessaires, ce qui rend la réunification extrêmement difficile.
Evelina Shatalova
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils
Photo : Suspilne – Oleksandr Kornyakov



