L’impact de la technologie sur l’intégration
Les technologies transforment profondément l’expérience migratoire. Si elles facilitent le maintien des liens avec le pays d’origine, elles peuvent aussi freiner l’intégration dans la société d’accueil. Tour d’horizon d’un phénomène aux multiples facettes.
Les personnes migrantes d’aujourd’hui vivent une réalité très différente de celle d’il y a 50 ans. Grâce au développement des moyens de communication, à l’accessibilité des smartphones et à la baisse des tarifs, presque tout le monde peut aujourd’hui rester en contact avec son pays d’origine : écrire, appeler, suivre les nouvelles, etc.
Dans les années 1970, la communication à distance était souvent réservée à une élite : le prix de quelques minutes de conversation pouvait représenter une part importante du budget hebdomadaire. WhatsApp, Telegram et Instagram n’existaient pas. L’envoi d’une lettre pouvait prendre des semaines.
Tout cela pouvait placer une personne exilée dans une forme de vide social. Pour en sortir, il fallait souvent apprendre la nouvelle langue, sortir de chez soi et créer des liens dans la société d’accueil.
Aujourd’hui, il arrive que des personnes vivent pendant plusieurs années dans leur pays d’accueil sans réussir à s’intégrer, tout en gardant un lien numérique très fort avec leur pays d’origine. Dans certains cas, c’est ce lien même qui peut rendre l’intégration difficile.
Transnationalisme numérique
Le transnationalisme numérique désigne la capacité des personnes migrantes à maintenir des liens étroits, continus et en temps réel avec leur société d’origine grâce aux technologies, tout en étant établies ailleurs. Ce phénomène crée un effet de « double-présence ». Par exemple, une personne migrante fait la queue à la Migros, à Lausanne, mais dans ses écouteurs, elle écoute un podcast sur les débats politiques de son pays. À ce moment-là, elle est physiquement en Suisse, mais son esprit est ailleurs.
Le transnationalisme numérique efface la frontière claire entre « ici » et « là-bas ». Une forme d’identité hybride peut alors apparaître : la personne peut avoir le sentiment d’être étrangère parmi ses proches rester au pays, tout en restant perçue comme étrangère dans son pays d’accueil. Elle connaît trop bien les problèmes de son pays pour s’en détacher, mais elle participe très peu à la vie sociale dans son nouveau lieu de résidence. Une connaissance m’a ainsi confié : « Je vis en Suisse depuis déjà quatre ans, mais je n’ai jamais su le nom du syndic de Lausanne, ni celui du président de la Confédération. Par contre, je peux te raconter facilement la situation sociopolitique actuelle de mon pays ».
Si la possibilité de rester en contact avec la famille facilite la vie, elle peut aussi créer un sentiment particulier : celui de ne jamais être vraiment parti. Cela peut aider à atténuer la douleur de la séparation, mais cette même douleur peut pourtant servir de moteur pour une intégration plus rapide. Pour beaucoup, c’est en acceptant de se détacher symboliquement de l’ancien chez-soi qu’il devient possible de s’ouvrir pleinement à un nouveau départ.
Le rôle des réseaux sociaux
L’impression d’être resté proche de son pays d’origine, alimentée par un lien numérique fort, peut aussi être nourrie par un autre facteur : les réseaux sociaux. Sur Facebook, Instagram ou TikTok, les algorithmes ont tendance à nous proposer des contenus proches de nos habitudes, de notre langue et de nos centres d’intérêt. Les personnes migrantes peuvent ainsi se retrouver dans une forme de « ghetto numérique ».
Elles se retrouvent exposées à des recommandations dans leur langue maternelle, à des mèmes internet familiers, et à des actualités se concentrant sur leur pays d’origine. Même si les algorithmes intègrent la géolocalisation pour proposer du contenu local, le comportement de l’utilisateur, qui a tendance à swiper les contenus qu’il ne comprend pas encore, renforce ce biais. Cela peut construire progressivement un mur invisible entre ces personnes et la culture locale qui les entoure.
De plus, les réseaux sociaux peuvent parfois accentuer l’éloignement avec le nouvel environnement culturel en déformant la réalité de celui-ci. Sur TikTok, on peut souvent voir une image très idéalisée de la vie en Europe, ce qui peut créer de fausses attentes. Le plus dangereux, c’est quand cela devient un instrument de manipulation. Les fausses promesses de légalisation facile ou de travail bien rémunéré sont souvent utilisées comme un appât. Dans le pire des cas, cela peut devenir un terrain propice pour piéger des personnes dans des réseaux de traite d’êtres humains.
Le smartphone comme organe vital externe
À l’époque, la migration représentait davantage un défi physique et pratique : cartes papier, nombreux documents, dictionnaires imprimés, etc. Aujourd’hui, la migration comporte aussi une dimension numérique : pour faciliter son intégration, il faut souvent apprendre à utiliser les technologies actuelles. Pour les jeunes générations, cela peut sembler plus accessible : apprendre à s’orienter sur l’application des CFF ou à utiliser un traducteur ne prend que quelques secondes. Mais pour les personnes plus âgées, cela peut s’avérer plus complexe.
Le problème, c’est que le smartphone peut devenir une véritable béquille. Si, pour une raison quelconque, vous n’avez pas accès à votre téléphone, vous pouvez rapidement vous retrouver bloqué, une dépendance d’autant plus forte lorsqu’on se trouve dans un pays étranger.
Au final : l’ancre ou la boussole ?
Malgré tous ces risques, il serait réducteur de ne voir dans les technologies que des obstacles. Bien sûr, elles peuvent parfois ralentir l’intégration, mais elles peuvent aussi protéger les personnes migrantes de l’un des risques les plus redoutables : l’isolement complet.
Aujourd’hui, le fait d’avoir un appareil dans la poche nous donne accès à un grand nombre de services. Les réseaux sociaux permettent de rencontrer de nouvelles personnes dans une ville inconnue en quelques secondes et d’alimenter sa vie sociale.
Un smartphone permet aussi de sauvegarder numériquement des documents essentiels et facilite l’accès rapide aux informations juridiques, ainsi qu’aux contacts d’associations pour faire valoir ses droits. Il offre également un accès à la formation en ligne et peut faciliter certaines démarches, comme la recherche d’un logement à travers des groupes Facebook.
En résumé, les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. Elles sont simplement un instrument. Si elles sont mal utilisées, elles peuvent vite devenir une ancre qui empêche d’aller vers de nouveaux rivages. Mais si l’on parvient à en faire une boussole, elles peuvent aider à tracer un chemin vers un avenir meilleur, sans devoir choisir entre son pays d’origine et sa réussite dans un nouveau lieu de vie.
Timothée Velychko
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



