Les femmes migrantes face à des obstacles spécifiques à la dénonciation
Les violences contre les femmes restent une réalité présente en Suisse comme ailleurs. Souvent désignées comme « violences domestiques », elles continuent d’être perçues comme des problèmes relevant de la sphère privée. Pourtant, loin d’être des faits isolés, elles s’inscrivent dans des rapports de pouvoir profondément ancrés dans la société. Pour les femmes migrantes, ces violences sont souvent renforcées par des situations de dépendance économique, d’isolement social et par des contraintes liées au statut de séjour.
Parler des violences faites aux femmes n’a jamais été simple. Pendant longtemps, elles ont été minimisées, justifiées ou considérées comme des affaires privées. Aujourd’hui encore, la manière de les nommer peut en masquer la dimension sociale et politique. La qualification « violences domestiques » donne l’impression qu’elles relèvent seulement de la vie de couple ou du foyer, alors qu’elles sont liées à des inégalités plus larges.
Les chiffres montrent pourtant l’ampleur du phénomène. Selon ONU Femmes, une femme sur trois dans le monde est victime de violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie. En Suisse, la situation reste préoccupante : en 2024, plus de 21’000 infractions ont été enregistrées par l’Office fédéral de la statistique (OFS) dans ce domaine et près de 70 % des victimes sont des femmes. Ces données ne reflètent cependant qu’une partie de la réalité, car de nombreuses violences ne sont jamais signalées.
Ces situations ne surviennent pas par hasard. Elles s’inscrivent dans des rapports de pouvoir construits au fil du temps entre les femmes et les hommes, mais aussi dans des inégalités liées à la situation sociale, à l’origine ou au parcours migratoire. Comme l’explique bell hooks dans « Feminism Is for Everybody », les violences faites aux femmes ne peuvent pas être comprises uniquement comme des situations individuelles : elles prennent racine dans des structures qui les précèdent et les dépassent.
Les inégalités de genre s’inscrivent dans un système patriarcal. Il ne s’agit pas d’une idée abstraite, mais d’une organisation sociale dans laquelle les femmes et les hommes n’occupent pas la même place ni les mêmes positions de pouvoir. Ce système se manifeste dans différents domaines : dans le travail, où les femmes sont encore souvent moins bien payées, dans la répartition des responsabilités au sein du foyer ou encore dans l’accès aux ressources. Ces différents aspects peuvent créer une forte dépendance. Lorsqu’une femme dépend financièrement de son partenaire, il devient plus difficile pour elle de quitter la relation ou de dénoncer une situation de violence. Cette dépendance n’est pas toujours visible, mais elle joue un rôle central dans le maintien de certaines situations.
Rendre la violence visible : un enjeu collectif
Les formes de domination ne sont pas toujours évidentes. Elles peuvent s’installer progressivement dans le quotidien : contrôle des déplacements, isolement social, décisions prises sans l’accord de sa partenaire. Avec le temps, ces comportements peuvent devenir une norme dans la relation.
C’est aussi pour cette raison que parler uniquement de « violences domestiques » peut être problématique. Cette expression donne l’impression qu’il s’agit de conflits privés, alors que ces violences sont liées à des rapports de pouvoir plus larges. Cette manière de les nommer peut contribuer à en réduire la gravité et à les isoler du contexte social.
Dans les relations de couple, les violences commencent souvent de façon progressive. Elles peuvent débuter par des paroles humiliantes ou du contrôle, puis évoluer vers des violences physiques, sexuelles ou économiques. Dans les cas les plus graves, elles peuvent aller jusqu’au féminicide. En Suisse, ce terme n’est pas toujours reconnu sur le plan juridique, ce qui montre aussi les limites dans la façon de nommer ces violences.
Face à cette réalité, les mobilisations féministes ont joué un rôle essentiel pour rendre ces violences visibles. En Suisse, des mouvements comme la Grève féministe de 2019 ont contribué à remettre ces questions au centre du débat public, en rappelant que ces violences ne sont pas des situations isolées, mais un problème collectif.
Femmes migrantes confrontées à des formes spécifiques de domination
Si ces violences concernent l’ensemble des femmes, elles prennent une dimension particulière pour les femmes migrantes et réfugiées, souvent plus exposées et se trouvant déjà en situation de fragilité. Le statut administratif peut devenir un moyen de contrôle. Pour certaines femmes, le droit de rester en Suisse dépend du conjoint, ce qui crée une dépendance supplémentaire difficile à briser. Dans ces conditions, la violence ne se limite pas aux coups ou aux insultes : elle s’inscrit aussi dans la peur, l’incertitude et la pression constante.
Cyndi (nom d’emprunt) a vécu cette réalité. Elle est arrivée en Suisse il y a plusieurs années avec son mari. Leur fils, aujourd’hui âgé de six ans, est né peu après leur installation. Les premières violences avaient pourtant commencé plus tôt, déjà pendant la grossesse.
Au début, face aux premiers changements de comportement, elle pensait qu’il s’agissait du stress : « Je me disais que ça allait passer », raconte-t-elle. Elle explique avoir minimisé les premiers signes, malgré des gestes déjà graves. Pendant sa grossesse, elle a été poussée et agressée physiquement, dans une période de grande vulnérabilité. Avec le temps, la situation ne s’est pas améliorée. Au contraire, les violences se sont installées et renforcées après leur arrivée en Suisse : « J’ai subi des violences physiques, psychologiques, économiques et sexuelles. À un moment, je n’en pouvais plus. Je me sentais perdre pied. Je savais que si je ne mettais pas fin à cette situation, cela pouvait très mal finir. »
Dans son cas, la dépendance ne reposait pas seulement sur la relation de couple, mais aussi sur la peur des conséquences administratives : « Il me répétait que sans lui je n’étais rien. Il disait que si je parlais, on m’enverrait dans mon pays et qu’on me retirerait mon fils. » Pendant longtemps, ces menaces ont rendu toute prise de décision presque impossible.
L’isolement a également joué un rôle important : ne pas connaître ses droits, ne pas savoir vers qui se tourner, ne pas maîtriser la langue. À cela s’ajoutait une violence économique forte : « Il décidait de tout. J’étais complètement détruite. » Son mari percevait l’aide sociale destinée à la famille et gardait l’argent, tandis qu’elle devait travailler pour couvrir les dépenses. La peur pour son fils était constante. Les violences touchaient aussi l’enfant : « Il disait que c’était pour lui donner une bonne éducation. Quand j’intervenais, il me frappait aussi. » Aujourd’hui, Cyndi est en procédure de séparation. Son fils est scolarisé en Suisse et y a construit ses repères. Elle craint qu’un renvoi ne provoque un nouveau traumatisme. Malgré l’incertitude, elle insiste sur l’importance de parler : « Ce que j’ai vécu, je ne veux pas que d’autres le vivent. Le plus important, c’est d’oser demander de l’aide. On peut vivre sans dépendre de la personne qui nous fait du mal. »
Un enjeu social et politique
Le témoignage de Cyndi est loin d’être un cas isolé. Il reflète une réalité vécue par de nombreuses femmes, souvent maintenues dans le silence. Pour celles qui pourraient s’y reconnaître, ce récit peut aussi agir comme un miroir, un point de départ pour mettre des mots sur ce qui est vécu, et, peut-être, pour envisager de sortir de la violence.
Il peut aussi interpeller celles et ceux qui reconnaissent ces signes autour d’eux. Savoir écouter, croire et orienter vers des ressources peut faire une différence dans des situations où l’isolement est fort.
Chaque femme migrante porte avec elle une histoire, des expériences et des savoirs qui ne disparaissent pas. Même lorsqu’il faut recommencer, il ne s’agit jamais de partir de zéro. Ces parcours s’inscrivent dans une continuité, souvent marquée par des résistances, mais aussi par des forces construites au fil du temps.
Le témoignage de Cyndi montre que les violences faites aux femmes, et en particulier aux femmes migrantes, ne sont pas le résultat de situations individuelles, mais d’un système qui les rend possibles et parfois invisibles. La violence continue aussi parce qu’elle est tolérée, minimisée ou considérée comme normale. Lorsqu’elle est vue comme une fatalité ou comme un problème privé, elle se reproduit. Refuser cette normalisation suppose de réfléchir aux causes profondes : les politiques migratoires, les messages diffusés par les médias, les normes transmises par la famille et l’école, ou encore les réponses insuffisantes des institutions. Comprendre ces violences demande de changer de regard. Il ne s’agit pas seulement de condamner les actes, mais d’analyser les conditions sociales qui les permettent.
Si vous êtes victime de violences ou si vous connaissez une personne dans cette situation, vous pouvez appeler le 142 qui est disponible 24h/24 et 7j/7 dans toute la Suisse. Ce numéro est gratuit et totalement anonyme. Cette ligne permet de parler à quelqu’un, d’être écouté·e et de recevoir de l’aide. En cas d’urgence ou de danger immédiat, il faut impérativement appeler le 117.
Lida Ortiz Ospino
Membre de la rédaction de Voix d’Exils
Photo: Tarun Savvy – Unsplash



