Migrations | Sociétés

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Les crises migratoires rohingya

Les crises migratoires rohingya

Camp de réfugiés à Cox's Bazar, au Bangladesh

Un peuple face à la violence systémique et à l’inaction mondiale

Depuis des années, les personnes rohingya subissent des discriminations, des violences et des déplacements forcés en Birmanie. Malgré les alertes d’ONG comme Amnesty International, les gouvernements ne réagissent pas. Aujourd’hui, plus d’un million de Rohingyas vivent dans des camps, souvent sans droits, sans soins et sous la menace constante de groupes armés. La situation continue de se détériorer, dans un silence presque total.

L’origine des Rohingyas n’est pas très bien connue et fait débat entre les chercheurs. Certains estiment que les Rohingyas se seraient installés dans la région du Rakhine depuis le 9ᵉ siècle, tandis que d’autres historiens considèrent que ce peuple serait arrivé plus récemment du Bangladesh, avant la colonisation britannique. Leur langue est proche du dialecte de Chittagong (Bangladesh) et leur pratique de l’islam est perçue comme plus stricte que celle d’autres groupes de la région.

Aujourd’hui, les Rohingyas vivent surtout dans le nord de l’État de Rakhine, en Birmanie. On estime qu’ils sont environ 800’000, voire plus d’un million selon certaines sources. Ils représentent environ un quart de la population de cette région et partagent le territoire avec les Rakhines, un peuple bouddhiste descendant d’un ancien royaume indépendant. Les Rakhines parlent leur propre langue, le rakhine, proche de l’ancien birman, et sont très attachés à leur terre. Beaucoup d’entre eux se méfient des personnes musulmanes, ce qui alimente les conflits avec les Rohingyas.

Les tensions ont aussi des origines historiques. Au 19e siècle, puis au 20e siècle pendant la Seconde Guerre mondiale, les Rohingyas ont soutenu les Britanniques, tandis que les Rakhines ont majoritairement pris le parti des Japonais, qui occupent la région en 1942. Après l’indépendance de la Birmanie en 1948, les Rohingyas se sont retrouvés au cœur de conflits entre communautés.

En 1982, le gouvernement militaire birman a adopté une nouvelle loi sur la citoyenneté. Cette loi classe les habitants du pays selon différents niveaux de citoyenneté et exclut certains groupes qui ne sont pas considérés comme des « races nationales ». Seules les minorités présentes en Birmanie avant 1823 peuvent obtenir la nationalité. Les Rohingyas, vus comme des migrants venus du Bangladesh pendant la colonisation britannique, ne sont pas reconnus comme citoyens. Soudainement, beaucoup d’entre eux ont perdu leur nationalité. Depuis 2012, leur situation s’est aggravée. Après des violences entre communautés, ils ont perdu leurs droits ainsi que leurs terres et ont été enfermés dans des camps surpeuplés. Aujourd’hui encore, ils ne peuvent presque plus se déplacer, aller à l’école, se soigner ou avoir accès à l’eau potable. Le mot même « Rohingya » est interdit en Birmanie. Le Pape François, lors de son voyage officiel en Birmanie puis au Bangladesh en 2017, a ainsi dû attendre d’entrer dans le second pays avant d’utiliser le mot « Rohingya ».

De lourdes conséquences humanitaires et régionales

L’ouverture du pays, en 2011, a suscité beaucoup d’espoir dans le monde. Après cinquante ans d’isolement, ce pays riche en ressources naturelles semblait prêt à devenir une nouvelle terre d’opportunités économiques. De nombreux investisseurs étrangers se sont intéressés à ce marché prometteur de plus de 50 millions d’habitants. Cependant, en 2017, une grave crise a éclaté dans l’État de Rakhine, à l’ouest de la Birmanie. Plus de 700’000 Rohingyas ont été forcés de fuir vers le Bangladesh pour échapper à des violences extrêmes menées par l’armée birmane. Cette fuite massive a provoqué l’un des plus grands désastres humanitaires actuels et menace encore aujourd’hui la stabilité du pays et de la région.

Des tensions religieuses et ethniques fortes compliquent d’autant plus la situation. La majorité des Birmans sont bouddhistes et une peur grandissante de « l’islamisation » du pays alimente un nationalisme bouddhiste radical. Pour le gouvernement birman, les Rohingyas seraient une menace terroriste, ce qui justifierait une « lutte antiterroriste ». Mais à l’échelle internationale, des voix dénoncent un nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Cette crise a aussi des répercussions régionales importantes. Des pays voisins comme le Bangladesh, la Malaisie, l’Indonésie ou la Thaïlande doivent gérer l’arrivée massive de réfugiés, ce qui crée des tensions économiques et sociales.

Par ailleurs, la crise des Rohingyas peut favoriser l’essor du djihadisme, car certains groupes extrémistes financent et soutiennent la rébellion armée rohingya. Cela inquiète toute la région d’Asie du Sud-Est, où d’autres minorités ethniques et religieuses vivent aussi sous tension.

Enfin, cette crise renforce l’influence de la Chine en Birmanie et dans la région. Pékin voit dans la Birmanie un accès stratégique aux ressources naturelles et aux routes maritimes pour son commerce. La Chine soutient parfois des groupes armés et profite des difficultés birmanes pour étendre son pouvoir. La crise des Rohingyas met donc en danger la paix, la démocratie et le développement en Birmanie. Elle menace aussi la stabilité de l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, en créant des conflits, des déplacements massifs de population et des risques d’extrémisme.

Des réponses internationales encore insuffisantes

Cette crise est reconnue par l’ONU et d’autres organisations internationales, qui cherchent à établir les faits et à protéger cette minorité. L’ONU a mis en place plusieurs mécanismes pour enquêter sur les violations des droits des Rohingyas, comme des enquêtes indépendantes et des rapporteurs spéciaux. Ces mécanismes permettent de collecter des preuves pour de futures poursuites judiciaires. Cependant, ces mécanismes restent limités : la Birmanie refuse régulièrement l’accès à ces experts et les rapports ne sont pas contraignants pour le gouvernement birman.

Plusieurs procédures judiciaires internationales ont été lancées, notamment devant la Cour internationale de justice (CIJ) et la Cour pénale internationale (CPI). Ces cours peuvent imposer des mesures et enquêter sur des crimes graves. Toutefois, la tâche est compliquée par la situation politique en Birmanie, notamment par le coup d’État de 2021, qui rend plus difficile l’accès aux preuves. Sur le plan diplomatique, les États font pression sur la Birmanie, notamment à travers un examen régulier des droits humains appelé Examen périodique universel (EPU). La Birmanie reçoit depuis 2011 de nombreuses recommandations pour améliorer le sort des Rohingyas. Pourtant, elle refuse systématiquement de les appliquer, niant même l’existence de cette minorité dans ses rapports officiels.

Le Conseil des droits de l’homme a discuté de la crise des Rohingyas en Birmanie. Malgré des violences graves et un million de réfugiés au Bangladesh, la communauté internationale n’a pas suffisamment apporté son aide. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a alerté sur un manque de budget pour mieux intervenir. La commission affirme qu’un retour des Rohingyas chez eux est impossible tant que leurs droits et leur sécurité ne sont pas garantis. Elle a aussi dénoncé l’impunité dont bénéficie l’armée birmane, ce qui empêche toute amélioration. Cependant, le Conseil de sécurité de l’ONU reste divisé et peine à agir.  Il faudrait reconnaître le statut des Rohingyas et engager une vraie réforme en Birmanie. Pour cela, la solidarité internationale est essentielle, mais pour l’instant, les réponses restent limitées et la situation très fragile.

Malgré les efforts internationaux pour enquêter et faire pression, l’impact concret reste moindre. Le gouvernement birman continue les persécutions et les mécanismes internationaux manquent de moyens coercitifs pour faire changer les choses rapidement.

Couverture médiatique insuffisante et trompeuse

En Birmanie, les médias sont infestés par des rumeurs et des fausses informations (fake news). Cela s’explique par l’isolement du pays durant cinquante ans et par la censure des médias jusqu’en 2011. Les habitants n’ont pas confiance dans les médias officiels et étrangers, ce qui complique encore la transmission d’informations. De plus, beaucoup de Birmans ne connaissent pas bien la situation de l’État de Rakhine, ni celle de la communauté rohingya, ce qui crée des idées fausses et alimente la peur entre groupes bouddhistes et musulmans. Il existe aussi un grand décalage entre la manière dont les médias birmans et les médias internationaux parlent de cette crise. Les médias birmans montrent souvent la population musulmane comme une menace, tandis que les médias internationaux mettent surtout en avant la persécution des Rohingyas par l’armée. Pourtant, la réalité est plus complexe, avec des tensions ethniques, politiques et historiques qui ne sont pas toujours bien expliquées.

Avec l’arrivée des réseaux sociaux, la situation est devenue plus complexe. Depuis que le gouvernement a facilité l’accès à Internet, beaucoup plus de Birmans utilisent les diverses plateformes populaires, qui sont devenues un terrain fertile pour la diffusion de fausses informations et de discours haineux contre les Rohingyas. Par exemple, des photos truquées ont été partagées par des responsables officiels pour accuser les Rohingyas de violence. De plus, des comptes automatisés ont inondé les réseaux de messages hostiles. Facebook est devenu un outil majeur dans cette propagation de la haine, avec des pages soutenant des figures nationalistes antimusulmanes. Des experts des Nations unies ont déclaré à ce sujet que  les réseaux sociaux jouaient un rôle clé dans l’incitation à la violence contre les Rohingyas.

Enfin, la couverture médiatique internationale a souvent simplifié la situation en présentant la crise comme un simple conflit entre bouddhistes et musulmans. En réalité, il y a beaucoup de divisions et de nuances au sein des communautés locales. Cette simplification empêche une compréhension complète des enjeux et alimente les malentendus. Le manque d’attention appropriée des médias internationaux combiné à la montée des fake news sur les réseaux sociaux contribue à maintenir la crise rohingya dans une zone d’ombre.

Une crise qui perdure dans l’indifférence

Aujourd’hui, le Bangladesh veut renvoyer en Birmanie la population rohingya qui y a trouvé refuge, mais Amnesty International estime que cela est trop dangereux. Dans le nord de la Birmanie, les Rohingyas vivent dans la peur. Ils ne peuvent pas se déplacer librement, ils manquent de nourriture et n’ont pas assez de soins médicaux. Ils sont forcés de travailler sans être payés et sont parfois battus. Lors d’attaques violentes, comme celle d’un internat à Kyauktaw, des enfants sont tués dans leur sommeil. Les écoles et les maisons, censées être des refuges, deviennent des lieux de mort et de terreur. L’UNICEF appelle à la fin immédiate des violences et à la protection des enfants selon le droit international. Beaucoup de familles vivent dans des camps, sans aide suffisante. Malgré tout cela, le monde ne fait pas assez attention à leur souffrance.

La crise des Rohingyas montre comment la haine, la perte de citoyenneté et le pouvoir politique peuvent créer une tragédie humaine sur plusieurs décennies. Même si de nombreux pays ont dénoncé cette situation, les actions restent faibles et sans effet réel. Tant que les vraies causes telles que le racisme, la violence du pouvoir et l’absence de justice, ne seront pas réglées, les Rohingyas continueront de souffrir. Cette crise montre l’échec du monde à protéger les peuples les plus fragiles.

Mossi Bigirimana

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

Photo  : FAO/Sergio Rivero – Flickr

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