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Le silence avant la fin

Le silence avant la fin

Manifestation en Iran

Dans les rues de Téhéran, le courage défie la tyrannie

Les rues sont vides, mais personne ne dort. Après le soulèvement, la répression, la mort de Khamenei et la guerre, l’Iran vit peut-être les jours les plus décisifs de son histoire contemporaine. Récit d’un pays qui se tient entre effondrement et renaissance.

À Téhéran, les nuits ne sont plus seulement sombres ; elles sont lourdes.

Un silence étrange s’est abattu sur la ville. Du type qui précède une catastrophe – ce moment où tout semble retenir son souffle. Les rues sont vides, mais ce vide est trompeur. Derrière chaque fenêtre, derrière chaque rideau, il y a des yeux ouverts. Les gens parlent et marchent doucement, la ville entière est remplie d’oreilles invisibles. Le cœur de Téhéran bat encore, mais il bat autrement : entre peur et décision, entre partir et rester, entre silence et cri.

Il y a quelques mois, j’écrivais sur la guerre de douze jours. À l’époque, je pensais que nous étions déjà au milieu d’une catastrophe. Aujourd’hui, je comprends que ce n’était qu’un prélude. Ce qui se passe aujourd’hui en Iran dépasse la guerre, le conflit militaire, la politique. C’est quelque chose de plus profond : un déplacement de l’histoire elle-même sous les pieds d’un peuple.

Les appels des 18 et 19 Dey (calendrier persan – correspond à la fin décembre) ont marqué une rupture dans l’histoire du pays. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues. Non pas parce qu’elles n’avaient plus peur, mais parce qu’elles ne supportaient plus de vivre dans cette peur. En Iran, la peur a toujours existé : dans les maisons, dans les écoles, dans les prisons, dans les rues. Cette fois, les gens ont avancé malgré elle. Et pour n’importe quel régime, c’est le moment le plus dangereux : quand la peur cesse de fonctionner.

Puis est venue la répression.

Pas la répression administrative et idéologique. Une répression proche, physique, directe. Des tirs faits pour tuer, pas seulement pour intimider. Des jeunes qui partent le matin et qui ne reviennent jamais. Des hôpitaux qui auraient dû être des refuges, mais qui sont devenus des lieux de mort. Certains blessés ont reçu le coup de grâce là où ils auraient dû être sauvés.

Imaginez un père devant la morgue. Il ne crie pas, il ne pleure pas. Il attend. On lui dit : « Pour récupérer le corps de votre fils, vous devez payer la balle qui l’a tué. » Il paie. Il récupère le corps. À partir de ce moment, cet homme n’est plus le même. Rien n’est plus dangereux qu’un père qui n’a plus rien à perdre.

Le personnel médical a été menacé. Les infirmiers ont appris à ne pas écrire certains noms. Les ambulances ressemblaient parfois plus à des véhicules de prison qu’à des véhicules de secours. Et à la télévision officielle, les menaces ont visé non seulement les Iraniens à l’intérieur du pays, mais aussi à l’étranger. La peur devait couvrir toutes les distances.

Puis, soudain, l’histoire a changé de trajectoire.

La nouvelle s’est répandue : le Guide suprême Ali Khamenei a été tué lors d’une attaque sur son complexe. On a dit qu’il s’était caché dans des tunnels sous terre, dans ce qui devait être l’endroit le plus sûr du pays. Mais aucun tunnel n’était assez profond pour arrêter l’histoire. Avec sa mort, ce n’est pas seulement un homme qui a disparu ; c’est une époque entière qui a commencé à s’effondrer.

Presque au même moment, le ciel s’est rempli de sons.

La guerre a commencé – entre l’Iran, les États-Unis et Israël. Sirènes, explosions, missiles. Des sons qui ne venaient plus seulement de la télévision, mais de dehors. La nuit, les habitants devinaient la guerre par son bruit.

Ce qui m’a le plus frappé, ce sont les mots d’une grande majorité d’Iraniens à l’intérieur du pays. Quand je parle avec eux ou lis leurs témoignages en ligne, la peur qu’ils expriment ne concerne pas les missiles ou les bombes, mais la possibilité que la guerre s’arrête et que le gouvernement reste en place, qu’il puisse célébrer sa victoire malgré les villes détruites et les personnes tuées.

C’est là qu’apparaît la question essentielle : quand nous disons « non à la guerre », que voulons-nous vraiment dire ?

Ne sommes-nous pas, malgré nous, en train de répéter le discours du régime, celui qui a été un acteur principal de cette guerre, qui a exporté son idéologie destructrice dans la région pendant des décennies, et qui n’a apporté que déstabilisation et conflits ?

La guerre est synonyme de mort, de destruction, de larmes et d’orphelins. Mais il existe une autre question : la paix est-elle toujours possible ?

L’Europe se serait-elle libérée du nazisme sans guerre ? Peut-on négocier avec un régime qui massacre son propre peuple ? Peut-on dire aux Iraniens qui vivent sous cinquante ans de répression : « la guerre n’est pas une solution » alors qu’ils se battent déjà… à mains nues ? Peut-on, depuis la sécurité et le confort, leur dire d’attendre ? D’attendre quoi ? Combien d’années encore ?

Que dit-on à une mère qui cherche son enfant parmi des corps sans nom, à un père devant payer la balle qui a tué son fils, à un jeune qui sait qu’en sortant dans la rue il pourrait ne jamais revenir ? Pour eux, la guerre a commencé depuis longtemps — même si le monde n’a jamais appelé cela « guerre ».

Pendant ce temps, ceux qui tiraient sur des manifestants non armés ont commencé à se cacher. Dans des écoles, des hôpitaux, des bâtiments publics – là où les civils auraient dû être protégés. Ces lieux destinés à la collectivité sont devenus le bouclier des traîtres. Internet a été coupé, car contrôler le récit, c’est contrôler la réalité.

À l’étranger, le silence n’existe pas.

À Munich, à Vancouver, à Los Angeles, des centaines de milliers d’Iraniens sont descendus dans les rues. Certains portaient des photos, des drapeaux, et d’autres restaient simplement debout et pleuraient. La diaspora iranienne ressent un mélange unique de fierté, de peur, d’espoir et de culpabilité. La culpabilité de marcher dans la rue pendant qu’ailleurs, au même moment, on tire sur les leurs.

Au milieu de tout cela, un nom revient souvent : Reza Pahlavi.

Pour beaucoup, il n’est pas seulement une figure politique, mais le symbole d’une transition – entre effondrement et reconstruction. Il incarne l’espoir que cette fois, le pays ne se perdra pas dans le chaos.

Mais ce qui caractérise la situation aujourd’hui n’est ni la guerre, ni la politique. C’est une décision : celle de rester. Dans la plupart des guerres, les gens fuient. Cette fois, beaucoup ont choisi de ne pas le faire. Des valises ont été préparées, réouvertes. Certains ont dit : « Si tout doit changer, je veux être ici. »

Puis est venu le moment le plus étrange.

Ceux qui avaient tiré sur les manifestants sont devenus des cibles, dans les rues mêmes de Téhéran. Ni heureux ni tristes, les gens ont regardé quelque chose qui ressemble à de la justice quand les tribunaux échouent.

Aujourd’hui, l’Iran n’est pas dans une phase ordinaire de son histoire, mais à un tournant décisif – entre guerre et espoir, entre effondrement et renaissance, entre passé et futur.

Peut-être qu’un jour, lorsqu’on demandera comment tout a commencé, certains ne répondront pas que c’était avec la guerre, avec les missiles, avec la mort d’un dirigeant. Peut-être diront-ils simplement : tout a commencé le jour où la peur a cessé de nous retenir.

Reza Rezaee

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

Photo de couverture: Vahid Online – Wikimedia Commons – CC-BY-SA 4.0

Galerie photo: Reza Rezaee lors d’une manifestation à Genève

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