78 ans d’occupation en cours
Des salles de Bâle en 1897 aux tentes de Gaza aujourd’hui, septante-huit ans se sont déversés sur un peuple comme une nuit sans fin. La Nakba palestinienne – catastrophe en arabe – était un projet précisément pensé pour effacer un peuple de sa terre, de son nom, de sa mémoire, pierre par pierre, village par village, génération après génération.
Chaque 15 mai, le monde tourne sa page sans s’arrêter. Pas de minute de silence dans les assemblées internationales, pas de manchette dans les grands journaux. Dans un camp de réfugiés à Amman, dans une cellule à Jénine, dans un appartement d’exil à Berlin ou à Montréal, quelque chose se fige. Un homme sort une vieille clé de fer de son tiroir. Une femme ferme les yeux et murmure le nom d’un village qui n’existe plus sur aucune carte.
La mariée qu’on n’a pas consultée
Jérusalem veille sous trois cieux à la fois : celui du muezzin qui appelle à l’aube depuis Al-Aqsa, celui des cloches du Saint-Sépulcre qui traversent la pierre comme une prière plus ancienne que les frontières, et celui du silence qui tombe sur les remparts de Soliman. Trois fois sainte et trois fois blessée. Quant à la ville d’Haïfa, elle vous arrive par les narines avant de vous apparaître aux yeux : l’odeur des oranges qui mûrissent sur les collines du Carmel, le parfum âcre et vert du thym sauvage, et l’odeur du pain qui sort du four au moment où l’aube n’est pas encore tout à fait là, ce moment exact où le village est déjà éveillé mais le jour, lui, hésite encore. Ce sont des villes que l’on ne visite pas. On les porte.
Selon un récit devenu célèbre – mais dont l’authenticité reste débattue – des émissaires sionistes revenus de Palestine auraient résumé leur constat en une phrase : « La mariée est belle, mais elle est mariée à un autre homme. » Theodore Herzl, président du Congrès sioniste, n’avait pas besoin de la voir. En 1897, il nota dans son journal intime, à l’encre tranquille de celui qui connaît déjà la fin : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. » La mariée n’avait pas été consultée.
Tout un peuple attendait sans savoir qu’il était déjà le sujet d’une décision prise sans lui. En 1917, Arthur Balfour, alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, fit la promesse d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine. Les Américains envoyèrent leur commission qui informa Washington : les neuf dixièmes des habitants du pays refusaient ce projet. Le rapport fut enterré comme les feuilles d’automne sous la neige.
Quand on coupe l’eau à la racine
Dès 1936, un peuple se battit face à l’invasion. La Grande-Bretagne tua plus de 5’000 Palestiniens et en blessa 10’000. Elle pendit, démolit, tortura et exila, pour qu’il ne reste personne pour nommer la blessure par son nom. En 1937, elle décréta la dissolution du Haut Comité arabe.
Le peuple restait seul. En 1940, dans les bureaux du renseignement sioniste, le SHAI, des officiers dressèrent en silence les « fichiers des villages » : une cartographie froide de ce qui serait bientôt confisqué.
Onze minutes pour effacer un peuple
À l’aube du 9 avril 1948, les miliciens des organisations terroristes de l’Irgoun et du Lehi entrèrent dans le village de Deir Yassin, un village qui avait signé un accord de paix avec ses voisins et qui croyait que la bonne foi était un bouclier.
Les milices tuèrent presque cent vingt personnes : un vieillard qui priait, une femme qui allaitait, un enfant qui ne comprenait pas. Ils violèrent. Ils brûlèrent. Ils firent défiler les survivants dans des camions dans les rues de Jérusalem comme des butins de guerre.
Jaffa tomba, Haïfa tomba, Bethléem et Beit Jala tombèrent. Les cloches se turent d’un silence que la pierre n’avait jamais connu. Le 14 mai, Ben Gourion, alors président de l’Agence juive pour la Palestine, se leva et proclama l’État d’Israël. Les États-Unis le reconnurent onze minutes plus tard : c’est le temps qu’il fallait au monde pour changer.
La marche de Lydda : la mort à pied
Le 13 juillet 1948, les habitants de Lydda se rendirent et le vrai massacre commença : 176 civils tués à l’intérieur de la mosquée Dahmash, où ils croyaient trouver refuge. Près de 70’000 êtres humains furent ensuite jetés sur les routes sous un soleil de juillet qui ne connaît ni pitié ni trêve, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Ceux qui tombèrent d’épuisement furent laissés sur le bas-côté, car s’arrêter pour pleurer les morts est un luxe que les vivants ne peuvent pas se permettre. Lydda fut rebaptisée Lod et l’aéroport construit sur ses ruines porte aujourd’hui le nom de celui qui avait autorisé le massacre : Ben Gourion.
L’effacement qu’on ne voit pas à l’œil nu
Ils ont pris la terre. Puis ils ont volé son nom. Les habitants ont été déplacés dans des camps à quelques kilomètres, assez loin pour ne pas revenir, assez près pour ne jamais oublier. Plus de 500 villages ont été détruits. Des centaines de noms arabes ont été effacés des cartes. Puis ils ont pris la mémoire. La loi des « biens des absents » de 1950 a permis de confisquer la maison de tout Palestinien absent.
En 2009, le ministère de l’Éducation ordonne le retrait du terme « Nakba » d’un manuel scolaire destiné aux écoles arabes. En 2011, le deuil du passé est puni financièrement. En 2018, l’arabe est rétrogradé de langue officielle à « statut spécial » : quatorze siècles de langue effacés d’un trait de plume.
Mais il y a ce qu’aucune loi ne peut confisquer. Le thym repousse entre les pierres des villages démolis, chaque saison, sans qu’on lui en donne la permission. Une grand-mère murmure à son petit-fils le nom d’un village que nulle carte ne mentionne. La vieille clé de fer que trois générations se sont transmise sans jamais s’en servir, n’est pas le symbole d’un passé perdu. Elle est la phrase que ce peuple n’a pas encore fini d’écrire.
Mohammad Esmaeil
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



