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Des mélodies qui s’élèvent de la terre vers le ciel

Des mélodies qui s’élèvent de la terre vers le ciel

« Tout ce qui est enfoui finit par parler » - André Gide

La langue kurde face à la répression

C’était dans les années 1990, à l’est de l’Anatolie, dans de petits villages perdus entre les montagnes. Les enfants se réveillaient le matin au son des berceuses kurdes, chantées à genoux par leur mère, et s’endormaient le soir bercés par des contes kurdes.

Mais cette langue était, aux yeux de l’État turc, « interdite ».

Les enfants qui allaient à l’école devaient oublier la langue apprise de leurs parents, car l’instituteur criait : « Parle turc ! ». L’enfant était humilié et puni, pour un seul mot prononcé dans sa propre langue. Chaque matin, dans la cour de l’école, on leur faisait réciter : « Mon existence est un don à l’existence turque. »

Car c’est ainsi que commence l’effacement d’un peuple.

L’enfance s’écoula à cacher la langue maternelle, à dissimuler le prénom kurde interdit par l’État. Dans les villages et les villes, les maisons des familles jugées « politiquement suspectes » étaient sans cesse perquisitionnées par des soldats et des policiers. Les maisons étaient fouillées, les livres et les cassettes confisquées. Les chansons kurdes se cachaient dans les magnétophones ; les mères les écoutaient à faible volume.

Car même une chanson pouvait être considérée comme un « crime ».

Quand la nuit entrait dans nos maisons

Dans la mémoire des enfants restaient moins les jeux que le bruit des chars, que les ruines des maisons, que les crosses frappant les portes au milieu de la nuit. Les enfants ont grandi avec le traumatisme d’avoir été témoins de la torture infligée à leurs proches. Naître dans une famille kurde à cette époque, c’était porter sur ses épaules un fardeau que même les adultes ne pouvaient supporter. Les traces des « opérations à l’aube » ne se sont jamais effacées.

Sous le poids de cette mémoire, ils ont grandi écrasés, étouffés…

Mais ils ont surtout appris ceci : leur enfance, leurs jeux, sont restés inachevés. Et ce manque, cette fracture, a laissé dans la mémoire d’une génération une blessure commune et indélébile. Aujourd’hui encore, quand je repense à cette époque, je ressens une douleur qui pénètre jusqu’aux os. Les attaques psychologiques dirigées contre mon enfance ont laissé en moi des traces, comme des fragments de films d’horreur.

Au-dessus de mes jouets planait l’ombre des bottes militaires.

Chaque objet de ma chambre me rappelait les empreintes digitales des policiers. Lors des perquisitions menées sous le nom d’ « opérations à l’aube », la porte de notre maison n’était pas seulement frappée, mais brisée, fracassée. Tout était mis sens dessus dessous. Je me recroquevillais dans un coin, les yeux grands ouverts, observant chaque geste avec terreur. Les prières murmurées de ma mère se mêlaient aux gifles tombant sur le visage de mon père.

Mon âme d’enfant assistait impuissante à des heures de torture.

Dans ces instants, j’oubliais que j’étais une enfant : mon cœur battait à tout rompre, mes mains devenaient moites. Le seul sentiment qui grandissait en moi, c’était la peur, une peur profonde et inconnue. Mes souvenirs d’enfance ne sont pas faits de jouets, mais de portes brisées, de cris résonnant dans la nuit. Et en grandissant, j’ai compris : mon enfance ne m’appartenait pas seulement. Elle était la blessure partagée d’une génération, d’un peuple.

Mais à côté de toutes ces peurs, il y avait autre chose : la force de résister.

Cacher pour préserver

Car après chaque raid, il y avait une famille qui se relevait, qui se reconstruisait. Et moi, témoin de cette résistance, j’en ai tiré ma force. Un matin, je me suis réveillée. En regardant par la fenêtre, j’ai vu ma mère dans notre grand jardin, sous le noyer. Penchée, elle creusait la terre. Elle tenait un sac en plastique noir d’où provenaient de légers bruits de verre ou de métal. Curieuse, je me suis approchée sur la pointe des pieds, retenant mon souffle pour ne pas être remarquée. Soudain, elle a levé la tête. Nos regards se sont croisés. Surprise, elle a porté son doigt à ses lèvres : « Chut. »

Je n’ai rien compris. Je n’ai rien demandé. J’ai seulement observé.

Ma mère a posé le sac noir dans la terre, l’a recouvert soigneusement, l’a aplati de ses mains, puis a dispersé des feuilles autour pour que rien ne paraisse. Je n’ai pas compris ce jour-là. Mais des années plus tard, j’ai appris que ces sacs contenaient des cassettes de chansons kurdes. Et qu’en vérité, ce n’étaient pas seulement des cassettes qu’elle avait enfouies dans la terre, mais le souffle d’un peuple, une langue réduite au silence, le désir de liberté contenu dans des chansons interdites.

Sous ce noyer, ma mère avait enterré la voix d’une culture.

Dans ces voix vivaient l’amour, la nostalgie, l’espérance de la liberté. Et moi, avec mon esprit d’enfant, j’étais devenue la gardienne d’un secret. C’est là qu’a commencé ma passion pour l’art : dans cette mémoire, dans cette transmission familiale. Ce matin-là, l’intention de ma mère était de nous protéger, de préserver notre culture. J’ai compris que je devais faire remonter à la surface les chansons enfouies sous terre.

La musique comme mémoire d’un peuple

L’intérêt de ma famille pour l’art — mes frères jouaient du saz, de la flûte, des percussions — m’a rapprochée davantage de la musique. Ma sœur, qui chantait en faisant les tâches de la maison, m’a aidée à découvrir ma propre voix. Chez nous, la musique ne manquait jamais. Très jeune, j’ai commencé à chanter, inspirée par eux. À cette époque, nos chansons étaient limitées. Nous ne pouvions chanter en kurde qu’à la maison.

Dehors, nous avions peur.

Avec mes amis, nous chuchotions les chansons apprises de ma mère et de ma sœur. Même dans ce minuscule espace, les chansons étaient notre souffle. Sous l’ombre des interdictions et des peurs, nos voix transformaient la maison en une petite mais précieuse scène de liberté.

Les années ont passé, je n’étais plus une enfant.

J’ai dû grandir dans le chaos et la douleur. Mais au cœur de cette obscurité, c’est encore l’art qui m’a montré la voie. L’amour de la musique transmis par ma famille s’est changé en un désir d’apprendre un instrument. Un jour, j’ai décidé : j’achèterai une guitare. Et sur ses cordes, je ferai résonner les voix autrefois enfouies dans la terre.

J’avais décidé de pratiquer mon art, de trouver ma propre voix.

J’ai acheté une guitare, je me suis inscrite à un cours. Chaque fois que je touchais ses cordes, je sentais mes émotions refoulées pendant des années trouver un son. La guitare n’était pas seulement un instrument : c’était pour moi le symbole de la liberté, de la résistance, de l’espoir. Oui, je grandissais, mais les raids continuaient, les peurs demeuraient. Pourtant, j’avais désormais un instrument.

Et malgré tous les obstacles, j’étais déterminée à chanter.

Plus je plongeais dans la musique, plus ma voix s’épanouissait, plus mon chemin s’élargissait. J’ai commencé à donner des concerts dans de petites salles, sur des scènes modestes. Chaque chanson était non seulement une joie, mais aussi un acte de défiance.

Car je chantais en kurde.

Je portais sur scène la mélodie d’une langue interdite. Et cela avait un prix. Après chaque concert, des ombres apparaissaient aux portes — des policiers, puis des salles d’interrogatoire, des cellules aux murs glacés, aux vitres embuées, et les mêmes questions répétées à l’infini… Chantant en kurde, j’ai été accusée pendant des années de « propagande d’organisation ».

Chanter malgré les murs

Tandis que le froid de ces murs pénétrait ma peau, mes chansons brûlaient d’autant plus fort en moi. Ces murs de pierre s’élevaient pour me faire taire, mais chaque fois, je voulais y graver ma voix. Chanter la mélodie d’une langue que l’on veut réduire au silence me paraissait être la forme la plus pure de liberté.

Enchaînée, je sentais pourtant se déployer les ailes des cordes, des notes, des mots.

Et j’ai compris : même entre ces murs glacés, mes chansons garderaient mon âme libre. Cela reste pourtant incompréhensible. Pourquoi tant de douleur ? Pourquoi notre langue maternelle a-t-elle été « interdite » ?

Quel mal une langue peut-elle faire ?

Un mot, une mélodie, une chanson… Le son qui naît du cœur est la plus naturelle expression de l’existence. Pourquoi a-t-on voulu nous réduire au silence pour avoir chanté dans notre propre langue ? Pourquoi avons-nous été arrêtés, exilés ? Pourquoi nos scènes ont-elles été plongées dans l’obscurité ?

Pourtant, nous n’étions que nous-mêmes : nos racines, nos couleurs, nos voix…

Regardez la nature : la beauté d’un jardin ne vient pas d’une seule fleur. Elle naît de la coexistence de milliers de fleurs côte à côte. Chacune a son parfum, sa couleur, sa forme. Les êtres humains sont ainsi : nos peaux, nos croyances, nos langues, nos cultures diffèrent. Mais ces différences ne se détruisent pas ; elles créent l’unité, elles rendent la vie plus forte, plus belle, plus sensée.

De même qu’une rose n’éclipse pas une tulipe, une langue n’en efface pas une autre.

Au contraire : côte à côte, elles peuvent rendre un jardin splendide. L’humanité n’est belle et noble que dans la diversité, non dans l’uniformité. Nos chansons, même réduites au silence par les interdictions, sont les fleurs qui éclosent dans nos cœurs. Car nous aussi, les Kurdes, avec nos couleurs, notre culture et notre voix, nous appartenons à ce grand jardin.

Axîn Tatli

Membre de l’équipe neuchâteloise de Voix d’Exils

Xerîbim (Je suis étrange) – Chanson interprétée par Axîn
Roj wê bê (Le soleil se lèvera) – Chanson interprétée par Axîn

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