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La presse syrienne

La presse syrienne

Photo: Ahmed akacha - Pexels

Plus d’un siècle d’encre et de sang

La presse syrienne a vécu de grands changements depuis 1880. Pendant plus d’un siècle, des journalistes ont été tués, emprisonnés et réduits au silence. Après la chute en 2024 du régime des Assad, au pouvoir depuis cinquante ans, une nouvelle époque semblait s’ouvrir. Pourtant, journalistes et militants continuent d’être convoqués, retenus, parfois emprisonnés, même si ce n’est plus à la même échelle qu’avant. La situation reste floue et inquiétante.

Dans un café de Damas, dix-huit mois après la chute de Bachar el-Assad, le réalisateur et militant Hassan Akkad a été arrêté à la suite d’une plainte pour diffamation liée à ses critiques en ligne. Quelques semaines plus tard, l’activiste Mazen Arja, déjà poursuivi pour des publications sur Facebook, était de nouveau arrêté. Au milieu de ce flou, la liberté d’expression s’est pourtant améliorée depuis 2024. La situation ne ressemble plus tout à fait à la Syrie des Assad, mais cette évolution reste fragile et incertaine. Cette ambivalence n’a rien de nouveau : elle s’inscrit dans plus d’un siècle de rapports conflictuels entre la presse et le pouvoir.

Quand l’encre était plus dangereuse que la poudre

Après la parution du journal Al-Chahbaa en 1880 et d’Al-Qabas en 1906, ce sont de jeunes intellectuels qui ont assumé la responsabilité de s’exprimer librement. Si certains sont passés des salles de rédaction aux prisons ottomanes puis françaises, d’autres ont été exécutés.

La presse syrienne était une terre fertile pour le nationalisme arabe, ainsi que pour les premiers courants libéraux et socialistes, alors naissants et souvent concurrents. Elle paraissait sous des titres qui exprimaient l’esprit de l’époque et sa réalité politique, comme La Jeunesse, La Génération et L’Esprit nouveau. Entre 1880 et l’indépendance en 1946, environ 250 journaux sont parus. Mais les 218 interdictions qui les ont frappées montrent que le climat était plutôt à la répression et non à la liberté d’expression.

Après l’indépendance, la presse est devenue idéologique et un champ de bataille entre les partis. L’écrivain Sidqi Ismaïl a même lancé son journal satirique Le Chien, pour se moquer des titres qui se ressemblaient tous et qui obéissaient aux partis. Après une première vague de coups d’État militaires, le pays n’a connu qu’une courte pause démocratique, entre 1954 et 1958, avant que l’union avec l’Égypte ne réserve la presse à l’unique parti, l’Union nationale.

Le royaume du silence

À partir de 1963, le régime baathiste a bâti son emprise sur la presse, un contrôle que Hafez el-Assad, arrivé au pouvoir en 1970, a ensuite durci et maintenu pendant trente ans. Il a réservé le titre de « journaliste » à ceux qui soutenaient son pouvoir, par le biais de l’Union des journalistes syriens, qu’il a créée pour cela. Sous la tutelle du ministère de l’Information et de centaines de censeurs, la presse indépendante a disparu, et les rédacteurs en chef sont eux-mêmes devenus un outil de contrôle de ce qui était publié.

Quand Bachar el-Assad a pris le pouvoir, il a d’abord affiché des slogans d’ouverture qui sont restés de façade : quelques partis et leurs journaux ont été tolérés, et un seul journal satirique a été autorisé dans le pays. Mais le contenu est resté prisonnier de l’idéologie en place, le régime ayant gardé le monopole de l’impression et de la distribution. Puis la censure a augmenté, au point d’imposer une amende égale à 6’000 francs suisses à tout journaliste qui critiquait un haut responsable. Une autocensure s’est installée, au point que chaque journaliste devenait son propre censeur, plus sévère envers lui-même que ne l’était le pouvoir.

Avec le déclenchement de la révolution en 2011, la presse syrienne a payé un prix très lourd.  Plus de 700 journalistes et travailleurs des médias ont été tués, dont 53 sous la torture. Le régime d’Assad a multiplié les exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées et des attaques contre des locaux de presse. De son côté, l’opposition armée a elle aussi réprimé les journalistes, jusqu’à les enlever ou les exécuter sommairement.

Des voix qui parlaient depuis l’exil

La presse indépendante syrienne n’a ainsi eu d’autre choix que de fuir à l’étranger. Enab Baladi, fondé en 2012 par des jeunes de Daraya, a par exemple dû transférer ses locaux en Turquie après la destruction de son siège par les forces du régime en 2013. D’autres médias sont nés, comme le site Al-Jumhuriya et Radio Rozana, alors que des chaînes de télévision diffusaient leurs contenus depuis l’étranger.

Une vingtaine de médias syriens indépendants ont par ailleurs signé à Istanbul, en 2015, une charte d’honneur commune — un code de déontologie fixant des principes d’objectivité, d’indépendance et de respect de la dignité humaine dans le traitement de l’information. Ces médias ont survécu grâce aux aides internationales, ce qui leur a donné une indépendance éditoriale rare. Pendant des années, ils sont restés la seule voix syrienne libre, documentant ce que les médias officiels n’avaient pas le droit de mentionner.

Le tyran est tombé, ses outils sont restés

Après la chute du régime, des voix critiques et courageuses se sont élevées, avides de la liberté d’expression dont elles avaient été privées. La Syrie est passée de la 177e à la 141e place dans le classement de la liberté de la presse. Les médias sont revenus de l’exil pour travailler à l’intérieur du pays. Mais changer les visages ne suffit pas à enraciner durablement la liberté. Au lieu d’abroger l’arsenal juridique hérité d’Assad, le ministère de la Justice s’est contenté de garanties procédurales, par la suite violées. Ainsi, sur la base de chefs d’accusation aussi flous que « atteinte au prestige de l’État » ou « diffamation électronique », Amnesty International a recensé plusieurs cas d’atteinte à la liberté d’expression en 2026.

Il n’existe pas encore en Syrie de mécanisme légal pour protéger les journalistes, même si la nouvelle déclaration constitutionnelle garantit la liberté de la presse. Les journalistes ne peuvent pas non plus accéder à l’information ni couvrir les événements sans autorisation du gouvernement. La presse syrienne vit ainsi un paradoxe : des avancées sur le papier, mais des pratiques d’un autre temps qui persistent sur le terrain — un tableau encore flou, qui laisse craindre ce qui va suivre.

Mohammad Esmaeil

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

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