Un débat citoyen sur le droit de vote des étrangers dans le canton de Vaud
À Lausanne, lors du Bla-BlaVote du 6 septembre 2025, citoyens suisses et personnes migrantes ont débattu du droit de vote communal pour les étrangers en amont de la votation du 28 septembre. Retour sur une matinée d’échanges qui a donné aux habitants la possibilité de mieux comprendre les enjeux de la loi et d’exprimer leurs attentes aux élus politiques présents à l’événement.
Le 28 septembre 2025, les habitantes et habitants du canton de Vaud étaient appelés à voter sur une modification de l’article 142 de la Constitution vaudoise. Le projet visait à réduire de dix à cinq ans le délai de résidence nécessaire pour que les personnes étrangères puissent voter au niveau communal.
Si cette modification n’a finalement pas été adoptée, elle aura quand même permis un débat profond entre politiciens et habitants autour de la place des personnes migrantes dans la démocratie locale et dans la vie politique.
Bla-Bla Vote : un espace citoyen né du terrain
Né il y a près de dix ans d’une initiative conjointe entre la Maison de Quartier de Chailly et la Fondation Eben-Hézer Lausanne, le Bla-BlaVote est un projet citoyen visant à rendre la politique accessible pour tous.
Le projet résulte du constat d’Omar Odermatt, ancien responsable de la rédaction de Voix d’Exils et co-coordinateur du Bla-Bla Vote, que certains des résidents d’Eben-Hézer ne comprenaient pas réellement le système de votation et demandaient souvent de l’aide à ce sujet. Le concept a ensuite évolué pour devenir un rendez-vous citoyen régulier, organisé avant chaque votation cantonale ou fédérale. Comme l’explique Delphine Grandmottet, co-coordinatrice du projet : « Le but, c’était de permettre à chacun de comprendre les votations, sans influencer personne, et de créer un vrai dialogue entre habitants du quartier et résidents d’Eben-Hézer. »
Au fil des années, le Bla-Bla Vote est devenu un symbole de mixité sociale et d’inclusion citoyenne reconnu. Les débats rassemblent aujourd’hui des habitants du quartier, des résidents de foyers de la Fondation Eben-Hézer ainsi que toute autre personne souhaitant s’informer, poser des questions et comprendre avant de voter. Comme l’a rappelé Delphine : « Notre but, c’est que chacun repart en ayant compris l’objet du vote. »
Cette démarche prend tout son sens lors des séances. Le 6 septembre, comme à chaque édition, Omar Odermatt et Delphine Grandmottet ont animé le débat et veillé à maintenir un climat respectueux et constructif. Cette fois-ci, la discussion portait sur le droit de vote communal pour les étrangers, un sujet clivant à tous les niveaux. Pour éclairer le débat du jour, deux invités aux positions différentes étaient présents pour opposer leurs arguments et répondre aux questions du public. D’un côté, la députée Mme Karine Carvalho, représentante du Parti socialiste (PS), défendait l’ouverture du droit de vote après cinq ans de résidence, estimant que les personnes étrangères participent déjà à la vie locale par leur travail, leurs impôts, leur présence dans les écoles et dans les associations. De l’autre côté, M. Romain Bellotti, député du parti UDC, soutenait une position plus restrictive, affirmant que le droit de vote doit rester lié à la naturalisation, car il implique des responsabilités et une loyauté envers le pays.
Le débat a été agrémenté d’une projection. Le reportage réalisé par l’équipe du Bla-Bla Vote présentait divers témoignages citoyens en faveur de l’abaissement du temps de résidence nécessaire au droit de vote des personnes non suisses. « Certains migrants participent déjà activement à la vie sociale et politique. Leur avis compte » a déclaré l’un des interviewés. Ces témoignages ont marqué la salle et m’ont personnellement touché : ils montraient que la participation des personnes migrantes à la société était déjà une réalité, même sans droit de vote.
Les questions du public
Après les prises de position des deux députés, la parole a été donnée au public, qui a pu poser de nombreuses questions.
Un participant voulait comprendre pourquoi il est si difficile d’obtenir la nationalité suisse, malgré une vie entière passée ici. Selon M. Bellotti (UDC), le système actuel fonctionne bien et ne demande qu’un engagement raisonnable, affirmant que la procédure est « tout à fait logique » et « pas difficile ».
Il a détaillé les étapes nécessaires : parler une des langues nationales, avoir un parcours administratif en règle, passer l’examen et une enquête communale, avant d’ajouter : « Il n’y a aucune épreuve difficile pour devenir Suisse. Obtenir la naturalisation, c’est comme passer un permis de conduire ». Mais Mme Carvalho (PS) a aussitôt nuancé cette affirmation en rappelant que la naturalisation reste inaccessible pour beaucoup de personnes en raison des exigences linguistiques, de l’absence de dettes requise, de la durée de séjour minimale, du type de permis demandé… Autant d’obstacles qui empêchent des résidents de longue date d’obtenir la naturalisation et des droits politiques, même s’ils sont intégrés et actifs dans leur commune.
Une autre participante a ensuite soulevé une problématique qui la questionnait : « Une personne suisse nouvellement installée peut voter tout de suite, tandis qu’une personne étrangère, pourtant impliquée dans la vie locale, doit patienter plusieurs années ». M. Bellotti (UDC) a confirmé que cette différence était tout à fait normale, le droit de vote découlant de la nationalité suisse. Il a expliqué que nous ne sommes pas apatrides et qu’un citoyen suisse emporte son droit de vote avec lui. Il a répété sa comparaison : « C’est comme le permis de conduire : quand on l’a obtenu, on peut conduire partout ». Quant à elle, Mme Carvalho (PS) a souligné l’injustice du système et a rappelé qu’une personne étrangère peut vivre neuf ans et onze mois dans la même commune sans pouvoir s’exprimer, alors qu’un Suisse qui arrive dans un canton cette semaine pourra déjà voter au prochain scrutin. Pour elle, cette règle exclut des habitants pleinement engagés dans la vie de leur quartier et pose une vraie question démocratique.
Une personne dans la salle a voulu revenir au concret en demandant : « Qu’est-ce que cette modification va changer dans la vie de tous les jours ? ». Pour Mme Carvalho (PS), l’effet serait immédiat et significatif. Elle a expliqué que l’ouverture du droit de vote permettrait enfin d’entendre des voix nouvelles et de mieux représenter la réalité des quartiers, où une grande partie des habitants ne peut actuellement participer à aucune décision locale. Selon elle, permettre à ces personnes de voter renforcerait la diversité du Conseil communal, améliorerait la représentativité et donnerait une place politique à celles et ceux qui vivent ici depuis longtemps, travaillent et paient leurs impôts ici, mais restent exclus du débat public. M. Bellotti (UDC) a donné pour sa part une réponse tout à fait différente. Il a estimé que le véritable enjeu n’était pas l’ouverture du droit de vote, mais la participation elle-même des citoyens suisses. D’après lui, « le problème, c’est que 60 % des Suisses ne votent pas » et la priorité devrait être d’encourager ces citoyens à s’impliquer davantage avant de modifier les règles pour inclure les personnes étrangères.
De mon côté, j’ai pris la parole pour poser une question qui me touche directement, en tant que mère migrante très impliquée et intégrée dans la société lausannoise, engagée depuis plusieurs années dans la vie sociale et les actions citoyennes, en plus de ma participation régulière au Bla-BlaVote. Je voulais exprimer une réalité que vivent beaucoup de familles : « Comment expliquer que des personnes qui ont grandi et ont fait leur scolarité ici, et qui se sentent suisses au quotidien, n’ont pas le droit de participer aux décisions de leur commune une fois majeures ? ». Cette question a suscité une réaction immédiate de Mme Carvalho (PS), qui a souligné que cette situation était malheureusement très fréquente. Elle a expliqué que de nombreux jeunes restent exclus des droits politiques simplement parce qu’ils n’ont pas “le bon permis” ou la nationalité suisse. Elle a aussi rappelé les différents obstacles déjà cités qui empêchent des jeunes, pourtant parfaitement intégrés, d’accéder à la naturalisation et donc au droit de vote. Selon elle, cette exclusion d’une jeunesse qui appartient déjà à la vie locale constitue l’un des angles morts les plus injustes du système politique actuel. Quant à M. Bellotti (UDC), il s’est abstenu de répondre à cette question.
Poursuivre la réflexion ensemble
Après le débat, un apéro a permis aux participants de poursuivre la discussion librement, dans un climat d’écoute et de respect. Le public et les intervenants ont pu échanger, poser des questions supplémentaires et mieux faire connaissance. Le Bla-BlaVote a montré que la démocratie ne se vit pas seulement dans les urnes, mais surtout dans la discussion, l’écoute et le respect de l’avis de l’autre. Et même si la loi n’est pas passée, cette matinée a prouvé qu’un autre futur est possible, où la participation politique ne dépendrait plus seulement d’un passeport, mais d’un engagement partagé entre toutes et tous.
Quelques jours plus tard, le même sujet a été repris dans l’émission « On en parle » de la RTS lors de la « Journée de la Démocratie », en collaboration avec le Bureau lausannois pour les immigrés (BLI). L’émission proposait un volet consacré à l’engagement politique des personnes issues de la migration. Parmi les invités figuraient Musa Kamenica, président du Conseil communal de Lausanne depuis juillet 2025 et ancien requérant d’asile, ainsi qu’Ahmed Jama, membre du Conseil municipal de la Ville de Genève depuis 2013 et président du Conseil municipal depuis juin 2025. Ces témoignages ont renforcé un constat important qui montre que les personnes migrantes participent déjà pleinement à la démocratie et à la politique locale. Aujourd’hui, je ressens une grande déception, car malgré la richesse des différents débats et les nombreux exemples d’intégration positive, la loi n’a pas été adoptée. Être bien intégrée, impliquée et engagée dans la société n’est donc pas suffisant : nous restons souvent perçus comme « des étrangers » qui vivent dans une société parallèle souvent invisible, alors que nous vivons pourtant dans le même pays. Malgré tout, j’ai aussi ressenti un certain espoir, car c’est à travers des débats comme ceux-ci que la Suisse se rapprochera d’une démocratie plus inclusive.
Malika Khiari
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils



