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Où es-tu, Valentin?

Où es-tu, Valentin?

Illustration: Dariia Daineko

La joie des enfants roms de l’Auberson

A peine sont-elles arrivées en Suisse que de nombreuses familles roms repartent déjà. Nous voyons parfois des membres de cette communauté mendier dans les rues ou porter des enfants qui, souvent, ne vont pas à l’école ou n’y sont jamais allés. Pour une raison ou une autre, ils sont méprisés en Europe et se retrouvent principalement associés à l’analphabétisme, l’ignorance et l’insalubrité. Mais quelle place occupent réellement les enfants roms dans la société suisse ?

Comme chaque mercredi après-midi, dans le cadre de mon stage d’animatrice dans la localité de l’Auberson dans le Balcon du Jura, je cherchais du matériel qui pourrait divertir les enfants de la Grange, un foyer accueillant les familles de personnes migrantes. Mon stage a pris une tournure inattendue lorsque j’ai rencontré un groupe d’enfants ukrainiens issus de la communauté rom. Les longues jupes colorées que portaient les filles, les voix tonitruantes des enfants qui déambulaient dans le centre avec des téléphones portables, des haut-parleurs, ou simplement en courant… J’avais l’impression d’être dans une grande cour de récréation.

Mais qui étaient ces charmants enfants, qui chantaient une si belle mélodie et aux qualités artistiques évidentes ? Mes connaissances de cette culture se limitaient à des livres et des films d’Amérique latine remplis de clichés liés à la magie et à la superstition, mais soulignant également un attachement fort à leurs origines. Ma joie face à cette découverte a cependant vite été éclipsée par les remarques négatives de mon entourage, avec des phrases comme : « Faites attention, ce sont des enfants roms ! » ou « N’essaie même pas de les éduquer ».

Et pourtant, j’ai rapidement compris que ces enfants n’étaient pas différents des autres, à l’exception de certains vêtements et des câlins chaleureux qu’ils me donnaient. Contrairement à tout ce qu’on pouvait dire sur eux, ils faisaient preuve d’une grande solidarité et d’une complicité naturelle lors des jeux, mettant en avant le collectif.

Valentin, un enfant à part

Il y avait malgré tout un garçon d’environ onze ans qui se démarquait. Il s’appelait Valentin et avait des yeux énormes, remplis de tendresse et de sincérité. Son sourire et sa simplicité ont rendu mon séjour agréable et amusant. Nous ne parlions pas français mais communiquions avec des gestes qui nous étaient de plus en plus familiers. Son innocence et ses jeux discrets le faisaient passer inaperçu aux yeux des autres.

Un mercredi, comme à mon habitude, je suis arrivée au refuge et Valentin n’était plus là. J’ai demandé partout où il se trouvait, mais personne ne savait comment, ni quand, lui et sa famille étaient partis. Valentin, j’avais avec moi ta « machine », comme tu aimais appeler ce petit chariot que tu m’avais demandé de ramener…

Je suis sortie sur la terrasse, je suis allée dans la cuisine et dans leurs chambres pour voir s’ils avaient laissé un indice qui m’aiderait à les retrouver, mais c’était inutile : les lieux étaient déjà en cours de préparation pour la prochaine famille. Je ne pouvais pas croire qu’en un week-end, deux ou trois familles se soient évaporées non seulement de la Grange, mais du système social. Ils n’avaient pas prévenu les responsables du foyer et n’avaient jamais indiqué qu’ils se sentaient mal à l’aise ou menacés. La famille de Valentin est partie à l’aube avec des matelas, des vêtements et des valises, comme me l’ont rapporté les autres enfants.

Comment une famille comptant cinq enfants entre trois et quatorze ans peut-elle partir ainsi, avec des températures aussi basses ? Des enfants somnolant, marchant sans but avec leurs parents, brisant ainsi l’opportunité de créer des liens durables. J’ai regardé par la fenêtre le ciel ouvert et l’immensité de l’univers, et je me suis dit que Valentin était peut-être en train de regarder ce même ciel, qu’il devinerait peut-être que je le cherchais et que je regrettais son départ.

Une enfance dans l’incertitude

Je comprends maintenant pourquoi beaucoup de ces enfants ne veulent pas aller à l’école et s’enferment dans leur culture : ils savent qu’ils peuvent partir à tout moment, être emmenés au-delà des frontières sans avoir nulle part où s’enraciner. Il s’agit d’un mode de vie nomade, qui perdure au fil des années, et qui pourrait être limité si les sociétés souhaitaient faciliter le séjour de cette communauté.

Cependant, la stigmatisation dont souffrent les familles roms est déjà présente dans leur pays d’origine, et l’idée de confier leurs enfants à des institutions les effraie. C’est le cas des enfants roms d’Ukraine qui, à leur arrivée en Suisse, ont été rapidement séparés des enfants ukrainiens, ces derniers ayant une scolarité et un mode de vie « ordinaire ». Selon un rapport de la RTS, le canton de Genève a accueilli 571 enfants roms-ukrainiens en 2022 lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, et 692 en mars 2024. On sait que sur 100 enfants ukrainiens qui arrivent en Suisse, 70 d’entre eux sont roms.

D’une persécution à une autre

Originaire du nord-ouest de l’Inde, la communauté rom possède un héritage culturel ancestral, bien qu’ayant été stigmatisée pendant de nombreux siècles, et ayant été victime de traitements extrêmement violents. En 1749, par exemple, a eu lieu en Espagne la « Grande Rafle » : les hommes étaient envoyés aux travaux forcés dans les arsenaux et les mines, tandis que les femmes étaient envoyées dans les prisons et les usines de textile. De leur côté, les enfants étaient retirés à leurs familles et mis à la disposition des institutions de rééducation.

Ce dernier aspect rappelle le programme « des enfants de la grande route »  appliquée en Suisse entre 1926 et 1973, avec près de 600 enfants issus de communautés itinérantes qui ont été brutalement retirés à leurs parents par Pro Juventute. Cette révélation a provoqué un immense scandale et a amené la Confédération à reconnaître un crime contre l’humanité. De plus, en Allemagne et dans d’autres pays européens, les gouvernements ont également tenté d’exterminer ces communautés, un acharnement qui, aujourd’hui encore, pourrait bien continuer d’influencer le manque d’ouverture à celles-ci.

Une société encore méfiante

Comment donc espérer une prise en charge adaptée des enfants roms, alors que la société discrédite leur communauté depuis des siècles ? Que ce soit à l’école, dans les transports publics ou ailleurs, la présence d’un enfant rom met généralement les gens mal à l’aise, y compris les personnes elles-mêmes issues de la migration, bien qu’un tel comportement constitue une forme de racisme. L’acceptation de ces enfants qui luttent dans les salles de classe pour s’intégrer est cependant nécessaire, car elle seule permettra l’émancipation de nouvelles générations au sein de la communauté rom. Valentin, le jour où tu es arrivé pour ton premier jour d’école, vêtu de ce beau costume, tu as pourtant essayé. Tes habits reflétaient ton enfance joyeuse et l’absence de préjugés. Ce souvenir indélébile restera gravé en moi.

Cecilia Cázares

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

3 réponses

  1. magnifique texte, merci pour votre sensibilité.
    Sans avoir connu Valentin, grâce à vous, il restera aussi quelque part dans ma mémoire.

  2. Ils sont tellement nombreux à être passé ici à la Grange, et partis sans un mot, ils continuent leur chemin. Effectivement ils sont stigmatisés comme beaucoup de minorité, souvent par méconnaissance, par peur. Merci pour votre beau témoignage.

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