Catastrophe nucléaire, exode et reconstruction

Monument de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine commémorant la catastrophe survenue le 26 avril 1986. Auteur: Amort 1939 / Licence pixabay / pixabay.com

« Quand je vais à Tchernobyl, j’entends les oiseaux chanter ! »

Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, explose lors d’essais techniques. L’accident provoque des radiations 400 fois plus élevées que celles libérées par la bombe nucléaire lancée sur Hiroshima, au Japon, en 1945. Quelques 350 000 personnes sont évacuées. Parmi elles, la jeune Natalia Omelchenko, 13 ans à l’époque. 33 ans après la catastrophe, elle a accepté d’accorder une interview à Voix d’Exils.

Alors qu’il s’agit de l’accident le plus grave de l’histoire de l’industrie nucléaire civile, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) nie la gravité des faits, pendant plusieurs semaines, à sa population tout d’abord ainsi qu’à la communauté internationale. 1,5 million de personnes vivent alors dans les zones contaminées par l’explosion du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl.

Bien qu’il n’y ait pas de chiffres clairs, l’accident nucléaire aura un impact majeur sur la population de la région, tant sur le plan physique (mortalité, maladies) que psychologique (stress dû aux évacuations massives).

Malgré les fortes radiations, les habitants de la ville de Tchernobyl, dont Natalia Omelchenko et sa famille, ne seront évacués que plusieurs jours après le désastre. Aujourd’hui, Natalia vit à Bila Tserkva, ville du centre de l’Ukraine, située à 260 km de sa ville natale et de la Centrale nucléaire, elle est mariée et a deux filles adultes. Aujourd’hui, elle accepte de donner à Voix d’Exils son témoignage sur ce vécu douleureux.

Voix d’Exils : Natalia, quels sont vos souvenirs de ce jour-là ?

Natalia Omelchenko : C’était la nuit, je dormais. Soudain, je me suis réveillée à cause d’une explosion. Le matin, comme d’habitude, je suis allée à l’école et mes parents sont partis travailler. Personne ne nous disait rien.

Que s’est-il passé les jours suivants ?

J’ai continué d’aller à l’école pendant une semaine. Au fil du temps, mes camarades de classe étaient toujours plus nombreux à ne plus venir à l’école. Leurs parents les emmenaient hors de Tchernobyl. Ensuite, avec mon frère, nous sommes devenus les uniques enfants dans la ville. Je me souviens qu’il y avait des représentants des autorités locales qui passaient dans chaque maison, chaque logement. Ils distribuaient des pilules iodées et du lait à titre de protection contre les radiations.

Avez-vous ressenti quelque chose de bizarre au niveau de votre santé pendant ces jours-là ?

Lors de mon premier retour à Tchernobyl, 10 ans après la catastrophe, je me suis souvenu que j’avais une sensation bizarre dans la gorge, comme si je m’étouffais.

Quand avez-vous été évacués ?

Six jours après l’explosion, on nous a demandé d’aller à la gare routière pour prendre l’un des bus affrétés par les autorités pour se rendre dans une autre région. Ma mère m’a dit que nous partions pour trois jours seulement. Il était strictement interdit d’emporter des animaux. Notre chien nous a été confisqué. D’autres gens qui avaient des animaux, les enfermaient dans leur maison en croyant qu’ils les quittaient pour quelques jours. On peut seulement imaginer le destin de tous ces animaux…

Où vous êtes-vous rendus après avoir quitté Tchernobyl ?

On nous a amenés avec mes parents et mon frère à Borodianka. C’est une petite ville à une centaine de kilomètres de Tchernobyl. Les représentants des autorités visitaient chaque maison qui semblait inhabitée, ils cherchaient les propriétaires et leur demandaient s’ils pouvaient loger temporairement des réfugiés. Ensuite, en été, les autorités ont organisé des vacances à la mer à Odessa pendant 3-4 semaines pour les enfants de Tchernobyl. Nous avons dû nous séparer de nos vêtements et de nouveaux vêtements nous ont été offerts.

Avez-vous reçu de l’aide de l’État ?

Oui, l’État a donné aux familles exilées un appartement et de l’argent pour acheter des meubles et des vêtements.

33 ans se sont passés depuis la catastrophe, êtes-vous revenue à Tchernobyl et avez-vous la nostalgie de votre ville natale ?

Bien sûr, la première fois que j’y suis retournée, c’était 10 ans après la catastrophe. C’était très émouvant. Je ressens une très grande nostalgie lorsque je pense à ma ville natale. J’y retourne une fois par année pour visiter les tombes de mes proches. Je vais toujours voir notre maison avec le jardin envahi par les arbres et les mauvaises herbes. A chaque fois, mes souvenirs remontent, j’éprouve des émotions, des sentiments mitigés, bizarres, voir un malaise. Et les larmes me viennent toujours aux yeux.

Natalia Omelchenko devant sa maison à Tchernobyl. Auteur: Voix d’Exils

Connaissez-vous la sériée télévisée « Tchernobyl » qui est sortie récemment ?

Oui, j’ai même commencé à la regarder, mais j’ai abandonné très vite car je n’arrivais pas à supporter la douleur psychique que je ressentais à la vue de certaines images, surtout celles qui montrent des animaux, des chiens, des chats qui sont abattus.

Savez-vous que la zone d’exclusion de Tchernobyl bat actuellement tous les records de visites touristiques ? Que vous inspire ce type de tourisme ?

Je le prends de façon tout à fait positive. L’entrée dans la zone d’exclusion coûtait environ 35 francs suisses par personne, mais après la sortie de la série Tchernobyl ça doit sûrement coûter plus cher… Il y a des guides qui s’occupent des touristes. Dans la ville de Tchernobyl, il y a même des auberges où on peut se restaurer et dormir.

Quand vous allez à Tchernobyl, vous n’avez pas peur des radiations ?

Non, pas du tout, et puis les radiations ne couvrent pas toute la région de façon uniforme. Il y a des taches radioactives ici et là. La végétation est abondante. Il n’y a pas de voitures ni d’usines polluantes. L’air est pur. Des oiseaux chantent. A Bila Tserkva, la ville où j’habite aujourd’hui, j’ai souvent mal à la tête, mais à Tchernobyl, jamais.

Cette catastrophe a-t-elle eu un impact sur votre santé ?

Bien sûr, j’ai notamment des problèmes avec mes os et ma colonne vertébrale.

Merci beaucoup, Natalia, pour cet entretien très intéressant. Pour conclure, on peut donc affirmer que la vie continue, malgré tout, après une telle catastrophe ?

Tout à fait ! Merci beaucoup à vous aussi.

L’état actuel de la maison de Natalia Omelchenko à Tchernobyl avec le jardin envahi par les arbres et les mauvaises herbes. Auteur: Voix d’Exils

Valmar

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils