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Berne et Dublin tétanisent les requérants d’asile

Courrier du Secrétariat d'Etat aux migration annonçant que la Suisse est responsable du traitement de la demande d'asile du recourant. Par conséquent, la procédure d'asile sera poursuivie en Suisse.

Courrier du Secrétariat d’Etat aux migration annonçant que la Suisse est responsable du traitement de la demande d’asile du recourant. Par conséquent, sa procédure d’asile sera poursuivie en Suisse.

Venus de divers horizons, certains demandeurs d’asile du Canton de Vaud sont accueillis dans des abris de protection civile (abris PC). Les pensionnaires de ces « bunkers », généralement adultes, sont encore visiblement marqués par les stigmates de leurs voyages difficiles. Loin d’être sorti de l’auberge, un fait nouveau vient s’ajouter à leurs inquiétudes : la réception quotidienne de courriers administratifs. Parmi ces plis, ceux estampillés « Berne » génèrent une véritable psychose dans les centres d’accueils.

De Vallorbe aux abris PC

Dans le Canton de Vaud, le centre d’enregistrement et de procédures (CEP) de Vallorbe reste, parmi d’autres, un lieu de passage obligatoire. Ce centre est célèbre pour les migrants qui cherchent la protection de la Suisse contre les persécutions politiques dans leurs pays. Certains y passent même trois mois pour les besoins des interviews sur leurs motifs d’asile.

Après les transferts dans les cantons d’attribution, la déception se lit toujours sur les visages une fois arrivés dans les abris souterrains. Une nouvelle vie commence, mieux que celle dans les CEP, mais moins attrayante que dans un lieu d’habitation normal. Le séjour prolongé dans les abris PC est unanimement décrié par les requérants d’asile à cause des mauvaises conditions d’aération et d’hygiène. Surtout en période estivale où on assiste souvent à l’accroissement du nombre de pensionnaires dû aux entrées massives de migrants en Suisse. Une chaleur infernale change l’atmosphère des lieux, d’où la fréquence de rixes et de mouvements d’humeurs.

En sus de toutes ces considérations sur l’accueil, un autre facteur s’invite dans cette angoisse qui ne cesse de saper leur moral : la réception quasi quotidienne de correspondances administratives. Pour cela, deux noms hantent le sommeil des demandeurs d’asile : Berne et Dublin.

La sentence Dublin

Dans les abris PC, l’anxiété rôde tous les soirs, aux heures d’ouvertures (18 heures). Les regards se fixent sur les courriers distribués par les agents de sécurité avant l’accès aux dortoirs et aux autres locaux. La plupart d’entre eux, venant de pays non-francophones, ont souvent du mal à déchiffrer les messages contenus dans ces enveloppes blanches. Très souvent, les quelques rares camarades bilingues (français-anglais) s’improvisent en traducteurs pour annoncer « la sentence Dublin ».

La réalité est que, parmi les migrants, presque tous ont transité légalement ou illégalement par un pays de l’Union européenne pour venir déposer leur demande d’asile en Suisse. Certains ayant même entamés une procédure d’asile dans le pays de transit, choisissent finalement de continuer leur chemin vers un autre pays. Cette situation les plonge au cœur de cette loi européenne appelée le Règlement Dublin. En effet, la procédure Dublin vise à « déterminer rapidement l’État membre responsable [pour une demande d’asile ndlr] », et prévoit le transfert du demandeur d’asile vers cet État membre. Habituellement, l’État membre responsable sera l’État par lequel le demandeur d’asile a premièrement fait son entrée dans l’Union européenne.

La loi sur le retour au pays de transit n’est pas sans effets sur le quotidien du nouveau migrant. Les très mauvaises conditions d’accueil dans certains pays de l’Espace Schengen, ou la nécessité de rejoindre des membres de la famille, les poussent à poursuivre leurs chemins, affirment certains. Cet état de fait, qui n’est pas une alternative sage, est souvent l’objet de non-entrée en matière sur beaucoup demandes d’asile, surtout pour ceux qui ont déjà effectué un premier dépôt.

Invitation de la Poste à retirer au guichet un courrier recommandé de Berne. Photo: Voix d'Exils.

Invitation de la Poste à retirer au guichet un courrier recommandé de Berne. Photo: Voix d’Exils.

Berne : « La missive Janus »

Comme un jour fatidique qui s’annonce, les avis (en bande jaune) de retrait de courriers recommandés envoyés par la Poste sont très redoutés dans les abris PC, car représentant la venue d’une décision administrative plus ou moins bonne. Ils font souvent l’objet d’intenses conciliabules. La seule mention du nom de Berne, Vallorbe, Lausanne permet à chacun de développer son propre commentaire sur le contenu du pli encore au bureau de Poste. Pour plus d’assurance sur le sens véritable de ces lettres juridiquement codifiées, les bureaux des assistants sociaux dans les structures de jour sont toujours pris d’assaut.

Dans la société des hommes, les différentes perceptions des terminologies peuvent révéler des comportements sociologiques insoupçonnés. A cause de certains courriers, on ne mange plus, on est stressé, déprimé et parfois même suicidaire. Pour le migrant, Berne est un nom tabou, un colis porteur de joie ou de tristesse. Une bureaucratie peu clémente à l’endroit de ceux qui viennent chercher protection sous les cieux de l’Helvétie. Il est comme les deux faces de Janus: l’une tournée vers le passé (retour à la case de départ) et l’autre vers le futur (espoir d’une vie nouvelle plus sereine).

Gravées dans les mémoires des demandeurs d’asile, la grande Berne et la lointaine Dublin ne sont plus seulement les métropoles de la Suisse et de l’Irlande. Ces noms sonnent désormais comme un appel à la potence ou l’obtention de sésames annonçant les débuts d’une autre vie. Une vie qui correspond à l’attente de ceux qui sont venus d’ailleurs avec l’espoir de renaître.

Issa

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils

 




Violences à Nyon, la parole aux requérants

Dans l'abri PC de Nyon

Débat à propos de l’altercation à Nyon. Photo: Gervais NJIONGO DONGMO

Une altercation s’est produite le mardi 4 janvier entre les requérants de l’abri PC (Protection Civile) de Nyon faisant un blessé. La police, venue en nombre, a été la cible de jets de pierres et d’extincteurs. Un rédacteur de Voix d’Exils s’est rendu sur place et revient sur ces événements à travers les témoignages des requérants.

Ce mercredi 5 janvier, le ciel est très couvert sur Nyon et le thermomètre affiche des températures négatives au lendemain d’une sanglante bagarre qui s’est déroulée dans l’abri PC où séjournent des requérants d’asile. Des requérants qui n’ont jamais suscité autant d’intérêt auprès de la population, des autorités et des médias. Si certains pensent que les catastrophes sont les fêtes des pauvres alors ils ont trouvé, peut être, la formule idéale. A notre arrivée, l’entrée de l’abri PC, qui abrite le centre nyonnais, ressemble à l’entrée du tombeau de Jésus de Nazareth – pour ceux qui ont vu le film – ou simplement à un tunnel. Les requérants du lieu prennent l’air en petits groupes aux alentours et sont sollicités par des journalistes de télévisions, de radios et de journaux, pour témoigner de la nuit agitée qui a secoué le centre. Tous parlent de l’argent qui à disparu du casier d’un résident et de la situation qui s’est très vite envenimée : des Nigérians ont accusé un Algérien du vol. Ils se sont dirigés vers sa chambre, et c’est alors que le surveillant du foyer a tenté de les repousser. Au cours de la bousculade, un des protagonistes a planté a plusieurs reprises un couteau dans la cuisse gauche de l’Algérien. S’en est suivi une bagarre générale impliquant environ 90 résidents sur les 130 qui habitent dans le centre. Alertée, la police a identifié l’auteur des coups de couteau mais, lorsqu’elle a voulu l’emmener, ses camarades ont fait bloc pour le défendre en lançant des pierres et des extincteurs sur les agents. L’affrontement a fait trois blessés chez les policiers.

Le ras le bol des noirs Africains

Pour comprendre ces violences, nous avons choisi de donner la parole aux résidents. Un requérant Ghanéen, au centre depuis cinq mois, confie : « Nous n’avons pas de problèmes avec la population, ni avec le personnel de l’EVAM (Etablissement Vaudois d’accueil des Migrants), mais nous en avons avec les agents de la sécurité présents dans le centre 24 heures sur 24. Ils sont partiaux dans leur travail et ils écrivent des rapports arbitraires. Quant à la police, lorsqu’il y a un problème entre les requérants noirs Africains et les autres, les noirs sont coupables d’avance ! » Les requérants de l’abri PC de Nyon pointent du doigt les agents de sécurité et s’interrogent sur la formation des policiers : « Sont-ils formés pour éviter les réflexes xénophobes ? ». Echaudés, les requérants font la liste de leurs griefs : « les dérapages à répétitions », « les investigations intempestives » « l’amalgame entre Africains et dealers, Africains et violences ». Tous demandent un traitement équitable.

Un requérant Nigérian, au centre depuis quatre mois, demande à être entendu. Il a la voix grave, la respiration saccadée: « La fois dernière, lors d’une de leurs multiples visites ici, les policiers ont vu un noir assis à l’extérieur. Ils ont exigé de lui qu’il rentre. Mais il a répliqué qu’il se sentait mieux dehors. Alors les policiers l’ont brutalement jeté dans la neige. C’était horrible ! C’est vrai qu’il y a du trafic de drogue, mais nous ne sommes pas tous des dealers et nous aimerions être traités avec humanité ». A ces propos, un Monsieur de couleur blanche à la barbe grisonnante secoue la tête comme pour reconnaître les souffrances de ses compagnons de misères.

Les acteurs de l’ombre

Des membres de l’Association EDEA (Europe Development Entertainment Association), constituée en majorité de Nigérians bien intégrés socialement et professionnellement, est également sur place ce mercredi 5 janvier. Ils ont pour but de porter une aide concrète et un enseignement aux immigrés en détresse, délaissés, et surtout à ceux en contact avec le milieu de la drogue ou de la prostitution. Vêtus de tee-shirt jaunes, ils discutent avec les requérants Nigérians et tentent ensemble de trouver une solution. C’est ainsi que la colère redescend d’un cran. Vincent Ofamchiks, président de l’association, tient aussi à témoigner: «Il ressort que le vol est une réalité dans cette histoire, mais les Africains ont l’impression que la police s’acharne sur les requérants noirs et ne fait pas la différence entre ce problème de vol et les problèmes de drogue. Je les encourage à dialoguer et non a recourir à la violence afin d’éviter la récidive ».

Entrée de l'abri PC de Nyon en Suisse

Un membre de l’association EDEA devant l’entrée de l’abri de Nyon.

L’EDEA a conclu un contrat avec la Municipalité de Nyon, afin d’exercer ses activités au sein de l’abri PC de Nyon, qui a supplanté celui conclu avec l’EVAM qui est arrivé à terme le 31 décembre dernier. Maintenant, l’association compte rencontrer la Municipalité pour lui faire part des ressentiments des requérants. Néanmoins, Vincent Ofamchiks fait aussi passer ce message auprès des requérants : « Les Nigérians doivent s’intégrer, notamment en apprenant le français. Celui qui ne fait pas cet effort, n’a pas sa place en Suisse. Notre Association propose des places de bénévoles dans des magasins africains et des rôles d’acteur dans des films ».

Reprise des renvois à destination du Nigéria en vue

 

Le Nigéria, ce géant africain présidé depuis février dernier par Jonathan Goodluck, a du pain sur la planche avec la gestion de la crise dans le Delta du Niger et les affrontements ethniques et religieux. De plus, le pays semble avoir perdu sa couronne en Suisse et en Europe, où ses ressortissants sont considérés comme des dealers. Sans oublier le décès d’un requérant Nigérian le 17 mars 2010 à l’aéroport de Zurich Kloten. Ce drame a entraîné un blocus des opérations de rapatriements. Aujourd’hui, malgré le laxisme des autorités nigérianes, il semblerait que des vols de retour soient en train de s’organiser, ce qui pourrait constituer une source de tension supplémentaire selon certains requérants de l’abri PC de Nyon.

La fermeture de l’abri PC de Nyon est-elle vraiment imminente ?

Prévu comme une solution provisoire, l’abri PC nyonnais accueille actuellement quelques 130 âmes. 354 résidents y ont transités depuis son ouverture le 16 février 2009. Des résidents qui affichent toujours le même profil : des hommes seuls en bonne santé physique et psychique, en dépit de la fragilité de certains. Des hommes qui vivent une jeunesse sans perspective professionnelle et qui seront refoulés, le moment venu, comme une balle de ping-pong dans leur premier pays de transit, pour les cas Dublin, et dans leur pays d’origine pour les déboutés. L’essentiel restant, selon les personnes que nous avons rencontré, que malgré tous les problèmes évoqués précédemment, la cohabitation avec la population nyonnsaise reste bonne.

Gervais NJIONGO DONGMO

Membre de la rédaction de Voix d’Exils