« C’est la première fois que je vois les bombes et les explosions apporter la joie et le plaisir »

Photo: le fils de Khaldoon Hawaley lors de la fête du 1er août 2017 à Neuchâtel

Photo: le fils de Khaldoon Hawaley lors de la fête du 1er août 2017 à Neuchâtel

La fête nationale suisse vue par une famille syrienne 

Nous sommes sortis de la maison le premier août et nous nous sommes rendus au bord du lac de Neuchâtel. Ma femme a donné des instructions aux enfants : « restez près de nous, ne vous approchez pas du lieu des célébrations afin de ne pas vous blesser. »

Nous nous sommes assis au bord du lac. Mon fils à côté de moi et ma fille sur les genoux de sa mère, serrée dans ses bras. Après dix minutes de lumières éteintes le feu d’artifice a commencé et a illuminé le ciel. Entre les sifflements et applaudissements, les mains étaient jointes et les cœurs palpitaient comme ceux des amoureux.

Pendant que la caméra était dans les mains de mon fils, il fut le plus rapide à prendre la photo de cette soirée, avec son cœur et son esprit jeune. Quand je regardais le visage de ma femme j’ai vu l’éclat dans ses yeux que je ne voyais pas depuis des années. Son sourire était plus fort que des lettres ou des mots.

Et comme d’habitude, ma fille a éparpillé ses mots comme les papillons du printemps : « Mon père, c’est la première fois que je vois les bombes et les explosions ne pas apporter avec eux la mort et la destruction, mais la joie et le plaisir. ». Elle m’a donné un câlin et a dit : « Je n’ai plus peur, mon père ».

Khaldoon Hawaley

Membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils




Des compétences trop souvent perdues

 

 CC0 Public Domain

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En tant que refugiée, ma vie dans le centre de premier accueil a été pleine d’aventures et pleine de souvenirs. J’ai rencontré des gens qui viennent des quatre coins du monde pour demander l’asile en Suisse. Ces personnes-là viennent avec des profils différents et des qualifications différentes avec quoi ils espèrent trouver un travail pour gagner leur vie.

Dans les centres de premier accueil, les requérants passent leurs premiers mois avant d’être transférés en deuxième accueil, où ils peuvent aussi parfois obtenir directement un permis B. Ce temps d’attente dans le centre m’a permis de connaître leurs profils et leurs intentions, et ce qu’ils espèrent faire ici.

Le premier obstacle pour eux, c’est la langue. Malgré qu’ils aillent à l’école pour apprendre le français (des cours sont dispensés dans les centres), ils aimeraient apprendre vite le français et, en parallèle, travailler afin de mieux assimiler la pratique du français. Hélas, la majorité des cours ne sont dispensés que le matin et l’après-midi. Découragés, ils restent sans rien faire.

La plupart de ces gens qui viennent de Syrie, d’Erythrée, de Somalie et du Sri Lanka n’ont pas fait des études supérieures, mais ont déjà travaillé dans leurs pays d’origine dans des métiers manuel comme : menuisiers, maçons, mécaniciens, serruriers, etc.

CC0 Public Domain

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J’ai vu une émission sur le savon d’Alep qui se fabrique en France et est distribué dans toute l’Europe. Le savon d’Alep à base de laurier et d’huile d’olive est très connu depuis plus de 3000 ans. L’idée est venue à un réfugié syrien en France qui s’appelle Hassan Harastani et qui a travaillé dans son entreprise familiale avant la guerre de Syrie. Après, il a été obligé de fuir les bombardements et il s’est installé à Paris avec sa famille. Il a monté sa fabrication de savon d’Alep made in France. Depuis cette émission, je n’arrête pas de penser aux compétences de tous les requérants que j’ai connu, car ils m’ont parlé de ce qu’ils ont fait auparavant dans leur pays ; surtout quand un sri lankais m’a parlé de son travail de serrurier d’art et son rêve de continuer son même chemin. Il y avait aussi un syrien qui était menuisier spécialisé en marqueterie traditionnelle. Ces gens ont un grand besoin de redonner une vie à ces artisanats traditionnels pour faire connaître leur identité et leur culture à travers leurs métiers, comme on a vu avec le maître savonnier qui est devenu un grand compétiteur a côté des grandes marques en Europe.

Je ne veux pas citer tous les métiers qui peu à peu se perdent, mais je suis certaine que s’ils pouvaient transmettre le savoir qu’ils ont dans leurs mains, ils pourraient trouver une place dans la société suisse, garder leur dignité, et ne pas seulement être des consommateurs de l’aide sociale. Tous seraient gagnants.

Rafika Koudri

Membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils

 




Les mots pour se dire

Auteur: rédaction neuchâteloise de Voix d'Exils.

Auteur: rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils.

Le lundi 29 mai 15 personnes se sont réunies dans le centre d’accueil de Fontainemelon pour partager un atelier d’écriture avec l’écrivaine Marina Skalova dans le cadre de son projet « Silence de l’exil ». Un moment de partage, d’échange, d’écoute attentive et de résilience importante. L’espace de trouver sa place, de se dire, de se reconnaître dans les paroles des autres et d’être reconnu dans sa singularité. Le temps de mettre des mots sur des maux, des espoirs, des souvenirs. Nous partageons ici un exercice d’écriture collective sur le thème de la chambre.  

La chambre de mon enfance est bleue.

Notre chambre à Fontainemelon: D8.

Nous sommes au nombre de cinq dans notre chambre à Fontainemelon.

Ma nouvelle chambre, elle est parfois joyeuse, parfois triste mais en réalité, elle me fait surtout penser à la chambre que j’avais avant, dans mon pays.

Je me souviens toujours, au pays, dans ma chambre, j’accueillais cinq à six amis, des filles et des garçons; il y en a qui se couchent au lit et les autres par terre.

Mon ami de la chambre est effrayant.

La chambre à Couvet : numéro 26.

My room in Gambia : one salon, one bedroom. It’s fine. I miss my room very much.

Ma chambre est toute seule et très calme.

Dans mon village natal, j’ai toujours une case pour moi seul. Elle est en couleur blanche. Je révise toujours là-bas.

J’habite à Couvet. Ma chambre, elle est bleue.

A Fontainemelon, dans ma chambre, debout sur la chaise, je regarde les voitures, la ville, et je suis très content.

Je me rappelle de la chambre où j’étais, tout près de la frontière, elle était couverte de paille. Quand il pleuvait, j’avais toujours peur.

Notre chambre C6 est grande.

Ma chambre, maintenant, elle a une fenêtre sur le toit et ça me rappelle mon autre chambre, avant ; cette chambre, avant, elle donnait sur la mer… Il y avait la vie. Il y avait tout. Et c’était magnifique. Maintenant, dans ma chambre, je ne vois plus rien. Mais il y a les chants des oiseaux.

Avant, en Italie, quatre personnes dans la chambre. Ça va.

Chaque fois, j’observe la présence de la police à Fontainemelon, à cinq heures, depuis la fenêtre de ma chambre.

J’habitais à la Chaux-de-Fonds avant. La chambre était très, très propre.

Je me rappelle, la chambre dans mon pays, c’était formidable. Mais elle me manque beaucoup.

Trois mois à Vallorbe, dix-huit personnes dans ma chambre.

Au pays, j’habitais auprès de la route, dans ma chambre, quand je m’arrêtais auprès de l’armoire, je voyais par la petite fenêtre des voitures qui passent de gauche à droite et des enfants qui allaient à l’école et nos mamans qui part au marché et les enclos des moutons, et des chèvres, parfois même des vaches.

Avant, au Rochat : neuf personnes dans la chambre, trois petites fenêtres; je vois le cheval.

Quand j’étais petit, je me couchais très tôt dans ma toute petite chambre qui est un peu chaud à la saison sèche, mais je dormais toujours avec ma poupée.

Je manque ma fenêtre d’avant, avant, c’était mon confident.

La fenêtre de notre chambre nous facilite d’identifier toute entrée ou sortie clandestine dans le centre. J’ai rien à parler.
 

Rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils

étudiants de Fontainemelon et de Couvet




La République Démocratique du Congo retient son souffle

Des jeunes hommes de République Démocratique du Congo reagardent dans le vide

Julien Harneis (CC BY-SA 2.0)

La prolongation du mandat présidentiel de Joseph Kabila est le scénario de la classe dirigeante 

La République démocratique du Congo traverse une période d’incertitudes depuis la réélection contestée du président Joseph Kabila, en novembre 2011, à l’issue d’un scrutin entaché de fraudes massives. Son mandat présidentiel arrive à terme le 19 décembre prochain, mais ce dernier ne lâchera pas les rênes du pouvoir.

Arrivé deuxième de la course à la présidence de la RDC en novembre 2011, selon les résultats officiels, l’opposant Etienne Tshisekedi, fondateur de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), n’a cessé de contester la réélection de M. Kabila. Le blocage institutionnel est aujourd’hui tel qu’aucune élection directe n’a eu lieu depuis novembre 2011. Mis à part le Président, dont le mandat s’achèvera en décembre 2016, les députés nationaux élus (députés provinciaux, sénateurs, gouverneurs), qui sont en fonction également depuis 2011, siègent toujours alors que leurs mandats ont expirés.

Une situation explosive

La crise économique que traverse le pays, depuis bientôt un an, contribue à aggraver les conditions de vie déjà misérables des 10 millions de Kinois – les habitants du pays – ce qui attise un sentiment de frustration et de rejet du pouvoir de M. Kabila qui s’est manifesté à plusieurs reprises ces dernières années. En janvier 2015, déjà, un projet de loi électorale contesté avait donné lieu à trois jours d’émeutes anti pouvoir qui ont été sévèrement réprimandées et lors desquelles 150 personnes ont péri. Puis, le 19 septembre 2016, suite à la non convocation du scrutin présidentiel par la Commission électorale nationale indépendante (le CENI), la majorité des partis politiques de l’opposition, réunis au sein d’une plateforme dénommée « le Rassemblement », ont appelé à manifester dans tout le pays. A Kinshasa, la capitale, la manifestation avait dégénéré et avait fait 53 morts selon le rapport final des Nations-Unies.

La position de la Communauté internationale

L’Union Européenne assène depuis des mois que la Constitution congolaise de 2006 doit être respectée afin de réussir la première transition démocratique de l’histoire de la RDC. Ralliée désormais à l’idée que la présidentielle ne pourra avoir lieu cette année, la Communauté internationale appelle tous les partis à conclure un accord politique permettant l’organisation du scrutin en 2017. Elle déplore par ailleurs l’interruption du signal de deux stations radio : Radio France internationale (RFI) et Radio Okapi, la radio des Nations-Unies. Interviewé le 16 novembre dernier à ce sujet lors d’une émission télévisée sur RFI, le Président français François Hollande a déclaré que « chaque fois que la liberté de la presse est mise en cause, c’est pour nous un sujet d’alerte ».

Les manœuvres du pouvoir

Réunies le 18 octobre 2016 à la demande de l’Organisation de l’Unité Africaine (l’OUA), la majorité présidentielle et une frange minoritaire de l’opposition ont signé un accord à l’issue d’un « dialogue national ». Ce dialogue repousse la présidentielle à avril 2018. Cependant, aux yeux du Rassemblement, qui boycotte cette démarche, ceci constitue une manœuvre afin de maintenir Joseph Kabila au pouvoir alors que son mandat prend fin le 19 décembre 2016 et que la Constitution lui interdit de se représenter.

Entendu le 15 novembre 2016 devant le congrès, M. Joseph Kabila reste vague sur son avenir politique. Le Rassemblement appelle donc à un soulèvement populaire le 19 décembre 2016 dans tout le pays. Wait and see !

Dina N.

Membre de la rédaction Neuchâteloise de Voix d’Exils

 




« Les migrants ont besoin d’un meilleur accès aux prêts pour lancer leur commerce »

Al Hasheme Arkan dans son garage au travail. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d'Exils.

Al Hasheme Arkan dans son garage au travail. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise. de Voix d’Exils.

Le dossier de la rédaction: les migrants entrepreneurs

D’origine irakienne, Al Hasheme Arkan vit à Neuchâtel depuis 20 ans et a monté un commerce de voitures. De père arabe et de mère kurde, Arkan a trois enfants et vient de Bagdad. De famille laïque il est diplômé de la haute école d’Irak Al Sharquia et parle sept langues: l’arabe, le kurde, le persan, le turque, l’allemand, l’anglais et le français. Il est arrivé en suisse avec le statut de réfugié politique.

Qu’avez-vous fait depuis que vous êtes en Suisse ?

J’ai commencé par chercher un travail auprès des restaurateurs. Ce n’était pas pour gagner de l’argent mais pour apprendre le français et pour mieux connaître la Suisse. C’était aussi une façon d’intégrer la communauté suisse.

Ensuite, j’ai travaillé comme indépendant dans le commerce automobile.

Comment vous est venu l’idée d’ouvrir ce commerce ?

L’idée m’est venue d’Irak. Comme dans mon pays il y a un grand besoin de voitures, j’ai commencé par en acheter de tous les modèles pour les envoyer en Irak et j’ai ainsi continué cette occupation jusqu’à ce jour soit : l’achat, la vente ou la location de véhicules à moteurs.

 Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pour débuter votre activité professionnelle?

Au début, j’avais besoin de liquidités pour lancer ce commerce. L’argent était mon seul obstacle, car il faut avancer une grande somme d’argent pour ce genre d’activité. Le manque d’argent limite souvent l’activité des réfugiés. Ils ont besoin d’un meilleur accès aux prêts pour développer un commerce. Je suggère aux Etats d’offrir des microcrédits pour les petites entreprises. Comme ça, les débutants peuvent entreprendre leur projet et rembourser petit à petit en gardant un petit bénéfice.

Al Hasheme Arkan devant son garage au travail. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d'Exils.

Al Hasheme Arkan devant son garage au travail. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils.

Est-ce que c’était facile pour vous de vous intégrer ?

Il y a 20 ans, ce n’était pas facile car nous étions peu et mal connus par la population Suisse. Depuis, grâce à l’augmentation de la population étrangère, c’est devenu plus facile de s’intégrer et d’être accepté car une meilleure connaissance des migrants change tout. C’est aussi plus facile aujourd’hui parce qu’il y a beaucoup d’associations qui offrent du soutien aux demandeurs d’asile. La population suisse cherche aussi davantage l’échange avec les migrants. Mais c’est aussi leur responsabilité de s’intégrer et de s’engager activement dans la société.

 Quels sont vos conseils aux migrants pour devenir indépendant ?

Pour être à l’aise dans cette société, il faut apprendre la langue au plus vite. Il faut encore comprendre le système de vie, la mentalité, le mode de pensée, les codes du travail. C’est bien aussi de partager socialement au moyen des réseaux sociaux.

Quel est votre apport à la Suisse ?

 Bien que difficile à dire, pour moi la Suisse c’est mon pays. Généralement, les migrants apportent beaucoup de choses, des idées ainsi que d’autres visions de la vie selon leur origine, leurs connaissances et leur culture. Je peux dire que l’apport des réfugiés permet plus d’ouverture, de remise en question et d’humanité dans les rapports sociaux.

Comment vous trouvez la Suisse ?

Très sociale, démocratique, laïque, et avant tout un pays d’humanité. Je peux dire que c’est le paradis sur terre. Elle cherche surtout le bien pour l’humanité, et pour cela j’aimerais dire à tout le monde : les Suisses, les réfugiés, les migrants, les étrangers qu’il faut protéger ce pays comme l’on protège ses yeux, parce qu’il nous donne la sécurité d’abord et la paix et ça, c’est le plus important.

Al Hasheme Arkan au bord du lac. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d'Exils.

Al Hasheme Arkan en famille au bord du lac de Neuchâtel. Photo: Haider, membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils.

Est-ce que vous pensez rentrer dans votre pays un jour ?

Je ne peux pas quitter la Suisse parce que j’ai déjà vécu 20 ans ici. J’ai des amis Suisse, des connaissances, mes enfants ils ont grandi là. Mon avenir est dans ce pays, ce ne serait pas facile de le quitter.

Pour moi, c’est mon pays d’origine, il me donne tout…Je ne pense pas qu’un jour je quitterai le paradis pour l’enfer, malheureusement.

 Haider

Membre de la rédaction neuchâteloise de Voix d’Exils