Méditons Méditerranée

Bord de la mer, Casablanca. Auteur: Youssrawiki CC BY-SA 3.0

Bord de la mer, Casablanca. Auteur: Youssrawiki CC BY-SA 3.0

Le scenario de la mort relayé en direct par les médias ne finit toujours pas de révéler ses horreurs en pleine mer. La Méditerranée s’est mue en nécropole sous le regard médusé des forces navales d’une Europe qui veut se barricader face à l’afflux des migrants. Mais n’oublions pas que cette situation dramatique est en partie le fruit des politiques d’ajustements structurels qui, autrefois, frappaient l’Afrique et qui, aujourd’hui, ravagent l’Europe.

Fuir la mort ou la pauvreté est, en soi, un réflexe inhérent à notre espèce, quel que soit notre origine géographique. Mais fuir la pauvreté ou la mort pour une autre mort est devenu un phénomène inquiétant qui mériterait une réflexion plus sérieuse de la part du gotha politique de ce monde.

Les ravages des ajustements structurels

En Afrique subsaharienne, les politiques d’ajustements structurels des années 90, édictées par les institutions financières internationales, ont jeté les bases d’une fragilisation du tissu social. Déjà, les signes avant-coureurs d’une déroute s’annonçaient à cause des mauvaises gestions des gouvernants. C’était l’époque de ce qu’on appelait les « départs volontaires » et les « retraites anticipées » issus des réformes économiques recommandées par la Banque mondiale et le Fond Monétaire International. Ces « départs volontaires » étaient des mesures concertées de déflation du personnel, encouragées par l’État, pour alléger sa masse salariale jugée trop lourde. Une indemnité substantielle était alors versée aux fonctionnaires candidats à cette démission négociée. Les ajustements structurels ont conduit à la suppression des subventions et des aides de l’État aux secteurs primaire et secondaire. Ces secteurs, piliers importants de l’économie, avaient encore besoin d’appuis financiers pour assurer un fonctionnement convenable. Ces mesures politiques et économiques n’ont finalement pas porté leurs fruits, mais ont plutôt mené à la corruption et à l’affairisme au sein des élites politiques, ainsi que l’accentuation de l’exode rurale des paysans appauvris vers les grandes villes dans l’espoir d’une vie meilleure. Cette masse d’hommes, venus des villages, démunis des ressources permettant d’affronter un marché de l’emploi quasi inexistant, se lance alors dans l’entrepreneuriat. Ainsi se développent, ce qu’on appelle dans certaines métropoles africaines, les « marchands-ambulants » : des petits commerçants qui vendent leurs marchandises à la sauvette dans les rues.

Tout allait plus ou moins bien jusqu’au moment où l’inflation, le coût exorbitant de la vie et le chômage des jeunes étaient devenus intenables à cause de ces politiques économiques inhumaines et inadéquates. Certains États africains, dans la même lancée, ont même encore jetés de l’huile sur le feu en délivrant des licences de pêche aux grands chalutiers européens qui sont alors venus vider les côtes poissonneuses. Une initiative qui n’a pas tardé à tuer ce secteur avec la raréfaction des poissons qui, par conséquent, sont devenus plus chers dans les marchés locaux.

« Barca-Barsakh »

Ce fut le début d’une aventure meurtrière, de l’explosion de la bombe à retardement qui ne finit de faire des victimes jusqu’à présent. En effet, lorsque les jeunes pêcheurs d’Afrique de l’Ouest commençaient à rentrer bredouille car ne trouvant plus de poissons en mer, l’idée d’émigrer en pirogues était enfin une alternative plus lucrative que cette pêche devenue moribonde. Alors, le phénomène « Barca-Barsakh » (Barcelone ou la Mort) est devenu la nouvelle formule pour rallier l’Europe en pirogues. Beaucoup de jeunes candidats à l’exil: hommes, femmes et parfois même enfants s’embarquent dans les barques de la mort pour tenter l’impossible au péril de leur vie. Tout était bon pour payer le billet de la traversée : les parents vendaient bijoux, propriétés ou même leurs maisons dans l’espoir de voir un fils revenir un jour nanti et plus apte à entretenir toute la famille dans de meilleures conditions.

Hélas, les échecs des premiers voyages par la mer n’ont pas été assez dissuasifs pour les candidats potentiels. D’autres ont quitté le Mali, le Nigeria, la Gambie, les deux Guinées (Conakry et Bissau) pour rallier les côtes sénégalaises en vue de tenter l’aventure des pirogues.

Que d’espoirs perdus, que de jeunes engloutis par la mer, que de familles anéanties…

Le spectre de la mondialisation

Aujourd’hui, il faut aussi dire que le spectre de la mondialisation ne cesse toujours de menacer, avec ses gros nuages sombres qui n’augurent que le désespoir pour une certaine jeunesse. Les pirogues du « Barca-Barsakh » sont devenues désuètes, car des accords entre les gouvernements sénégalais et espagnol ont permis de stopper et de décourager le flux migratoire qui empruntait cette voie.

Face à un manque de mesures d’accompagnement concrètes pour l’insertion des jeunes dans certains pays africains, et face aux nombreux régimes dictatoriaux qui emprisonnent, persécutent ou musèlent les peuples, le mouvement migratoire humain continue de plus belle sa longue marche vers « l’Eldorado » européen.

Après la chute du régime de Kadhafi en 2011, et la pagaille politique en Libye qui s’en est suivie, le désert du Sahara voit de nouveaux caravaniers venus du Moyen-Orient et de l’ouest du continent africain s’ajouter à ceux d’Érythrée, du Soudan, de Somalie pour affronter la grande bleue méditerranéenne.

Que de peines, que de souffrances, mais pas de regrets de la part de ces candidats qui préfèrent laisser leur peau en essayant de joindre l’autre rive, plutôt que de mourir dans la fatalité d’une vie qui semble leur réserver que de l’adversité.

La Méditerranée est devenue sujette à méditations. Sa traversée, par cette jeunesse qui ne semble pas craindre d’y rester, doit plus que heurter les consciences, elle doit encourager une réflexion plus humaniste pour une solution durable.

ISSA

Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils